Démolition de la chapelle Saint-Joseph à Lille. Quand institution religieuse rime avec pelleteuses !



Urgences Patrimoine avait évoqué cette « affaire »il y a quelques mois, sans aller plus loin dans la démarche et c’est fort regrettable, car nous avons perdu un temps précieux.

Mais nous allons tout de même essayer de sauver cette chapelle dont la démolition est programmée depuis maintenant un an, puisque le permis de démolir a été signé par la mairie en mai 2019.


Les délais de recours sont largement dépassés, donc il est difficile de passer par la voie administrative. Il ne nous reste plus que l’ultime solution du « bruit » qui permettra, peut-être, de nous faire entendre par le Ministère de la Culture et bien entendu, par tous les acteurs du projet à qui nous demandons de revoir « leur copie », et ainsi intégrer la chapelle dans le projet du campus.


Même si l’édifice ne date « que » du XIXe siècle, il est inconcevable, alors même que des centaines d’édifices catholiques sont vandalisés et profanés chaque année sur notre territoire, que l’institution catholique elle-même détruise un de ses symboles, d’autant qu’il est tout à fait possible de lui offrir un avenir au sein du projet, comme vous pourrez le voir en lisant l’article de Laurent Lequeuche, notre correspondant sur place.

Le Collège Saint-Joseph de Lille et le projet Campus de la Catho
Une rare opportunité développement durable et réputation d’excellence
.
Vue du collège vers 1890, angle de la rue Solferino et du boulevard Vauban

Un peu d’histoire

En 1587, Mgr Jean Vendeville, évêque de Tournai « Frappé, dit une chronique du temps, du peu de soins qu’on prenait de la jeunesse, du manque absolu de scrupules chez les commerçants, de la pénurie de prêtres capables de bien administrer les sacrements, sollicita instamment du Magistrat une rente annuelle qui permit l’établissement à Lille de quelques Pères de la Compagnie » (Cf. article du Père Carton sur le site des anciens de St-Jo).

Le premier collège fut fondé en 1592 rue de Paris. En 1610 le collège définitif est inauguré rue de l’Hôpital Militaire mais en 1565, l’ordre est expulsé de France puis dissout par la papauté suite à pressions des colons espagnols (forte résistance des réductions jésuites au trafic de chair humaine).

Le couvent collège est alors transformé en Hôpital Militaire et la chapelle, à terme, en église paroissiale Saint-Etienne en remplacement de l’initiale rasée après un incendie, provoqué par le bombardement de la ville par les autrichiens en 1792.

Les Jésuites reviennent en 1876 et fondent le collège Saint-Joseph qui assure un enseignement du primaire aux classes préparatoires. En 1968 il se fond dans le Centre Scolaire Saint Paul suite à fusion avec les établissements Sainte Jeanne d’Arc (enseignement diocésain) et Sacré-Cœur (sœurs enseignantes). Titre 2 Des bâtiments au service d’une pédagogie. La pédagogie jésuite, alors en pointe, intégrait de nombreuses activités complémentaires telles les sports collectifs et individuels, le théâtre, le chant, la ferronnerie, la menuiserie, la tapisserie, la peinture, la sérigraphie, la taxidermie, la philatélie, l’escrime, la poésie et autres activités dites aujourd’hui d’éveil. La liturgie y était également très nourrie et parfois théâtrale dans la logique du concile de Trente.

Pour assurer ces activités plusieurs bâtiments complémentaires à l’enseignement et à l’internat ont été bâtis pour former un ensemble sur plus des 2/3 de l’îlot Solferino / Vauban / Colson : - le théâtre qui possédait encore il y a quelques années l’ensemble de son équipement de scène, - la chapelle, son vestibule et sa sacristie, - les ateliers, salons de musique, salles d’activités et la salle de sports, - le parc et les équipements sportifs de la Mitterie à Lomme les Lille (bassins, terrains, parcours, salles et stations du rosaire !) etc. Le théâtre, fermé pour défaut de conformité incendie, a été un temps prêté à la troupe de théâtre La Manivelle. Son avenir semble assez incertain.

Une chapelle « jésuite » moderne et traditionnelle


La chapelle construite en 1886/87, reprend le plan basilical (sans transept) mais, nous sommes en pleine période anticléricale, cache sa façade derrière les bâtiments d’enseignements et de logements des pères. De style éclectique mais avec de fortes références médiévales, elle est étagée en bas-côtés, triforium aveugle (sauf au chevet) et baies hautes. Dans les années 1950/70 une série de tapisseries « maison » (atelier « grands » sortant une création par an sous l’impulsion du Père Lartilleux) sont accrochées au niveau du triforium.

Elle est fermée aux usages dans les années 70/80 suite à un problème de tassement du sol rendant le parquet et les dallages périlleux.

L’architecte du collège est Augustin-Henri Mourcou 1823-1911. Architecte des communes et du département du Nord, des hospices civils de Lille, de l’hôpital de la Charité à Lille (lycée Montebelllo) et du centre psychiatrique de Bailleul, il œuvre aussi pour le privé avec notamment le Palais Rameau situé en vis à vis du collège.

Un ensemble urbain exceptionnel

L’ensemble collège et palais Rameau est un rare exemple de mise en œuvre de plusieurs styles éclectiques d’inspiration médiévale et renaissance (façades du collège et du palais) mais aussi « moderne » (notamment le théâtre).

Le plan est d’une rationalité à toutes épreuves dans la tradition française du parti clair et efficace. La fonte et l’acier sont mis en œuvre et mis en valeur, notamment dans le théâtre et la salle de gymnastique. Si la chapelle était judicieusement reconvertie cet ensemble serait extérieurement préservé.

L’extension de 1964 (respectant le gabarit) ne présentant pas d’atteinte notable à la cohérence de l’ensemble et la salle de sport des années 80 n’étant que peu visible de la seule rue Colson.

Des questions en suspend pour un avenir espéré cohérent

Aujourd’hui nous n’avons pas accès aux diagnostics, mais de l’avis de sachant, la chapelle ne présente pas de désordres structurels hormis les sols intérieurs. Son clos et couvert pourrait être, à première vue, restauré voire pour la couverture, refait en conservant sensiblement la silhouette générale (de ce point de vue la « detoiturisation » de la chapelle de la Charité, autre œuvre de Mourcou, apparaît très regrettable).

L’Arbonnoise

Le passage du cours de l’Arbonnoise (rivière à plusieurs bras venant du Sud de Lille) A été anticipé pour le gros œuvre (pas de tassement apparent) mais pas pour les sols. Ce tassement superficiel ne pose aucune difficulté technique, une dalle portée venant régler définitivement le problème.

Le clos et couvert

La couverture ne semble pas être en amiante ciment, cela reste à confirmer sur la base des diagnostics déjà réalisés. La charpente est vraisemblablement en structure métallique (voir l’usage systématique dans le théâtre salle des fêtes) ce qui fait qu’une éventuelle attaque parasitaire n’aurait que peu d’incidence financière. Il est possible que la mérule se soit étendue aux maçonneries en dessous des chêneaux, c’est en soi un souci minime dans la mesure ou la contamination est de l’ordre de 2ml en dessous de la source parasitaire et que les techniques de traitement sont bien au point. La majorité des parements est en brique et les éléments façon pierre apparaissent enduits sur brique et sont bien moins cher à restaurer ou réparer. Les vitraux sont visiblement hors état, seuls ceux du chevet et notamment ceux à personnages (apparemment un seul à l’axe) pourraient être restaurés, juste pour garder la mémoire de l’usage initial.

Les intérieurs

Les couvrements (voutes et arcs) sont vraisemblablement en plâtre déployé, et aisément réparables par un bon staffeur. Les modénatures (parements, colonnes, bandeaux, etc.) quelle que soit leur matière (pierre, brique enduits, staff ou plâtre) ne devraient pas être en mauvais état, sauf éventuelles infiltrations.


Les revêtements de sols (sous les bancs en parquet, dans les circulations courantes en matériaux industriels, dans le sanctuaire en partie en pierre) sont soit hors état car non correctement fondés soit, de mémoire, c’est le cas du chœur et du sanctuaire, plans et stables. Les éléments de menuiseries et de ferronnerie sont assez rares (les aménagements sont d’une grande sobriété) et les aménagements liturgiques pourraient être partiellement conservés, notamment en ce qui concerne l’autel majeur et, peut-être quelques autels secondaires (4 chapelles rayonnantes), dressoirs et statuaires selon leur intérêt esthétique et manufacturé.

Pour une réhabilitation de la chapelle et du théâtre dans l’air du temps

Un projet développement durable confortant la réputation de la Catho ?

L’époque des constructions neuves à grands coûts et durée de vie aléatoire est bientôt révolue. L’avenir est à la réhabilitation, moins dispendieuse, moins polluante et moins « tape à l’œil ».

La notoriété des maîtres d’ouvrage se fonde de plus en plus sur des réhabilitations réussies et internationalement reconnues.

Les dispositifs d’optimisation ont de plus en plus la faveur des administrations : panneaux thermique (les photovoltaïques ne sont pas encore réellement écologiques), effet de serre, récupération des eaux pluviales, géothermie, puits canadiens, pompe à chaleur air/eau (opportunité de l’Arbonnoise), etc… Qui plus est l’ampleur du projet (palais Rameau, patrimoine ancien de la Catho, chapelle voire théâtre) et son intelligence potentielle sont susceptibles d’augmenter significativement la réputation « développement durable » du pôle d’excellence que constitue déjà l’ensemble universitaire et écoles supérieures.


Une reconversion intelligente et techniquement facilement réalisable

Les exemples de reconversion réussies de chapelles et de théâtres ne manquent pas. Le volume actuel de la chapelle pourrait se prêter à la création de niveaux partiels voire complets (sous-sol et combles) moyennant ouvrages de reprises des charges ajoutées (structure et exploitation) et vérification de la profondeur des fondations existantes.

De même le théâtre dont le sous-sol pourrait être utilisé (comme par exemple au théâtre d’Arras) et le volume augmenté en hauteur. Les bâtiments actuels ne porteraient ainsi que leur charge propre, de nouvelles fondations venant assurer l’ensemble des charges structurelles et d’exploitation créées. L’on peut raisonnablement espérer, pour la chapelle, un quadruplement voir beaucoup plus de la surface utile, pour le théâtre un triplement.

La Chapelle, un bâtiment qui se prête aisément au programme de serre

Le bâtiment existant dispose déjà d’un ratio d’éclairement naturel très élevé (de l’ordre de 1 pour 4). Le remplacement des vitraux par des verres, la réfection des couvertures basses en verrière, le percement du triforium de la nef, ne pourraient qu’augmenter significativement le niveau d’éclairement naturel.

Ainsi des volumes et surfaces lumineuses pourraient être facilement créés :

  • en lieu et place de la couverture haute une verrière toute surface,
  • dans la nef sur l’étagement triforium plus baie haute 4 niveaux de coursives avec passerelles de communication vers le triforium dont le mur serait percé habilement,
  • sur la galerie du chevet et de l’élévation Est, une verrière à faible pente,
  • au-dessus du bas-côté Ouest soit une verrière pentée soit un volume contemporain équivalent à la galerie Est,
  • dans les bas-côtés un niveau supplémentaire,
  • dans le chœur un volume toute hauteur avec circulations verticales,
  • sur le sol rez-de-chaussée des « grands sujets » (4ml 20 maximum) soit en roulement soit en bac pleine terre,
  • aux sous-sols des réserves techniques. Le monte-charge étant installé dans le vestibule monumental et en communication directe et de plain-pied avec l’extérieur et étages pourvu de 4 niveaux.

Le geste contemporain étant dans le « clocheton » de son émergence en toiture de la jonction. Les mêmes principes pourraient être appliqués à la sacristie.



L’ancien théâtre, une alternative raisonnable au programme d’amphithéâtre VIP

La salle des fêtes/théâtre pourrait également servir judicieusement au programme en servant de lieu au futur amphithéâtre VIP, actuellement proposé à grand coût, enfoui dans la cour entre l’aile Ouest et la chapelle. L’accès en serait très aisé et la communication vers l’aile Ouest pourrait se faire par le vestibule de la sacristie.

Des annexes techniques ou d’accueil sont facilement réalisables entre la sacristie et le théâtre. La sacristie devenant alors soit un hall d’honneur soit un salon VIP. Le jardin entre la chapelle et les cours de Saint Paul étant un prolongement naturel de cet espace VIP. En cas de manifestation exceptionnelle les cours du lycée pourraient être utilisées comme esplanade.

Alors NON à la démolition de la chapelle Saint-Joseph, et OUI à sa réhabilitation !

Laurent Lequeuche
Pour La Gazette du Patrimoine


Afin de nous aider dans ce combat de la dernière chance, nous lançons une pétition à destination du Ministre de la Culture et de la Maire de Lille.

Nous vous rappelons qu’il est inutile de donner de l’argent à la plateforme qui héberge la pétition lorsque vous signez, en revanche, n’hésitez pas à partager cette pétition sur l’ensemble de vos réseaux.

Signer la pétition ICI.

La Gazette du Patrimoine compte sur vous !
Afin de rester libre et indépendante, notre publication ne bénéficie d’aucune subvention publique et ne peut s’appuyer que sur la générosité de ses lecteurs.
Merci pour votre soutien.
Cliquez ICI pour faire un don.

Crédits photographiques : La Gazette du Patrimoine