Oissel : avenir toujours incertain pour le Manoir de la chapelle

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Il y a quelques mois, alors que nous étions au cœur du combat pour sauver la chapelle Saint-Joseph, nous avions relayé brièvement les inquiétudes du « Comité citoyen de sauvegarde du patrimoine et de l’environnement d’Oissel et des Boucles de Seine », quant à l’avenir compromis d’un site patrimonial remarquable par le contournement Est de Rouen.

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Nous revenons aujourd’hui sur cette affaire en relayant le cri d’alarme l’Alexis Deloum.

Attaché au patrimoine et à l’histoire de sa ville d’enfance, Alexis Deloum a des racines normandes par son arrière-grand-père, arrivé à Oissel dans les années 1920.Il a appris que la seule richesse était le partage. Partage passant par une prise de conscience du monde et d’autrui, par l’intermédiaire de l’écoute, base essentielle pour saisir les représentations de chacun qui in fine permettent de s’entendre sur des décisions qui limitent « le pire », sous l’égide du respect de la dignité des êtres.

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Le Manoir de la Chapelle reste menacé de destruction par le projet d’autoroute A13/A28, dit de contournement Est de Rouen. Ce projet a été déclaré d’utilité publique, suite au Décret du 14 novembre 2017 et, contre lequel, l’unique recours a été rejeté par le Conseil d’Etat le 19 novembre 2020.

Nous avons espoir que ce projet de promotion autoroutière avorte. Il est le reliquat d’une logique simpliste, où l’accélération de la destruction de notre environnement n’a plus de limites, et au même moment qu’une crise sanitaire broie nos imaginaires.

En reprenant la terminologie de l’enquête d’utilité publique, le projet a un gain faible et un préjudice fort.

Les bénéfices de ce projet seront, pour une bonne part, financiers, mais ils resteraient très limités compte tenu de la conjoncture actuelle. Ils bénéficieront à des entités privées, alors qu’une majorité de l’investissement vient de fonds publics.

Les risques seront majeurs, en particulier sur l’environnement et les ressources naturelles. En effet, le Manoir est très proche d’un captage d’eau potable (dit de la Chapelle), une des ressources en eau la plus importante de la Métropole de Rouen (pouvant engloutir près de 75 000 m3 d’eau par jour, soit la consommation de 150 000 habitants), et par une zone Natura 2000, dont une bonne part est située à Oissel englobant les berges et les îles de la Seine. Cette zone contient déjà près d’un tiers des espèces végétales invasives de la Haute-Normandie qui nuisent à la biodiversité ; le projet rendra cette zone naturelle protégée non viable à cet endroit.

Il est certain que la création d’un viaduc finira d’enfermer la ville d’Oissel sur elle-même. Elle se retrouvera littéralement encerclée par des voies autoroutières : la A13 au Sud et cette bretelle d’autoroute du Nord jusqu’à l’Ouest. Seul le côté Est y échappe, car heureusement bordé par la Seine.

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C’est un cri d’alarme.

Depuis l’époque des Coutumes de Normandie, au Moyen-Âge, jusqu’à la première moitié du XXème siècle, il était normal de réemployer tous les matériaux et de rationaliser les ressources (en eau, en bois, en terre). Il n’y avait pas de déchets, pas de remblais ; la vie était locale et on se devait de faire place nette. Sans un équilibre global de nos échanges inter-individuels avec la nature, l’impact sera toujours fort.

Lors de l’enquête publique, le patrimoine et l’histoire n’ont pas été considérés sérieusement.

Pourtant, le patrimoine est aussi constitutif de notre environnement. Il permet de nous relier symboliquement à lui. Il s’apparenterait plutôt à un réseau de reliques, qui sont autant de repères, marquant une frontière entre mythe et réalité. Il est important de les préserver, pour créer de la perspective entre l’homme et son environnement, une chose cruciale aujourd’hui.

Comment pouvons-nous nous orienter si l’on décide d’effacer nos traces ? Comment comprendre sans avoir accès à notre environnement physique ? Est-il réalisable d’éduquer de manière seulement subjective dans un cadre fictionnel ?

L’étude de ce site nous a ouvert les yeux, sur ce qu’était Oissel à travers les âges.

Au XXème siècle, Oissel est restée une cité ouvrière lointaine, située au sud de Rouen, et bien cachée par une vaste Forêt. Au XIXème siècle, cette ville était connue pour son bon air, où l’on allait à la plage, et on y venait de loin. C’était une ville active sur le plan de l’emploi et de l’industrie, avec de nombreuses briqueteries, filatures, draperies et autres verreries, etc. Cette industrie bénéficiait d’abord aux localités, et la plupart des habitants en vivaient.

Ces quelques qualités ont été altérées avec le temps, surtout après la seconde guerre mondiale — Oissel devenant une énième banlieue, parfois morose, où l’industrie autrefois florissante est devenue agonisante. Aujourd’hui, la ville est fragmentée, son passé industriel est réduit en poussière et converti en désert impropre à la vie.

C’est le cas de l’ancienne filature de la cotonnière d’Oissel, dont les grandes façades en briques rouges lui donnaient des airs de château. Mais ce site a été exploité par plusieurs sociétés de produits chimiques, qui se sont succédées. Ils ont ravagé la zone et déversé leur fange dans les cours d’eau durant des dizaines d’années. Aujourd’hu,i le site a été pulvérisé, car non rentable, et les résidus ont pu servir de remblais. Il est à l’heure actuelle extrêmement pollué, comme beaucoup d’autres grands sites aux alentours, qui ont été convertis en sites d'industrie chimique au cours de la deuxième moitié du XXème siècle.

Ces anciennes usines, qui ont fait d’elle une ville honnie, sont aussi atomisées à coup de pelleteuses, pour voir fleurir des cubes de béton. Pourtant, on aurait pu honorer les personnes qui y ont tant trimé. Mais peut-être est-ce trop de décence ? Ainsi, ce passé, récent et encore vif, est étouffé.

Néanmoins, la volonté affichée par la collectivité semble aller dans le bon sens, notamment en tentant d’aménager les espaces publics, pour que la vie y soit agréable. De ce fait, nous gardons espoir.

Cela n’est malheureusement pas le cas pour le Manoir de la Chapelle, protégé au titre des Monuments Historiques depuis 1946. Il est peu connu des Osseliens. En effet rien n’indique son existence.

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Auparavant, ce lieu était situé à l’entrée de la ville, entouré de vastes prairies et au bord de la forêt du Rouvray ; aujourd’hui il est coincé entre plusieurs industries, une carrière de sable alluvionnaire, une zone d’enfouissement de remblais, ou de friches industrielles polluées. Le lieu semble invisible comme s’il n’a jamais été.

En quelques semaines, nous avons parcouru de nombreuses d’archives, nous permettant de comprendre son origine, et d’en apprendre plus sur les personnes qui y ont vécues, et dont certaines ont joué un rôle important dans l’histoire de France.

Nous avons fait des avancées notables sur l’histoire de ce lieu, et nous avons essayé de comprendre comment ce site a évolué au cours des 1000 dernières années.

Histoire

La position géographique du manoir de la Chapelle n’est pas un hasard. Il pourrait s’agir d’un lieu de passage stratégique, et cela, peut-être depuis la préhistoire.

Il est situé à l’opposé des falaises de la Seine sur l’autre rive, là où se trouvent, dans deux gorges, les hameaux de Saint-Adrien et du Port Saint-Ouen. Entre ces deux villages, dans l’axe opposé à la Chapelle, l’on trouve les vestiges de la plus ancienne grotte ornée d’Europe continentale, datée de 12 000 ans : la Grotte du Cheval de Gouy (Figure 1).
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Nous savons que de nombreuses reliques gallo-romaines ont été découvertes aux abords des routes longeant la Seine de cette région du Sud de Rouen (Rothomagus).

C’est au cours du XIXe, que quelques fouilles ont permis de mettre à jour des artefacts, des sarcophages, et des constructions gallo-romaines, dans cette région. Ces découvertes ont été faites à proximité des voies de passages, qui étaient héritières d’anciennes voies romaines ; allant de Saint-Sever à Elbeuf, en passant par Saint-Étienne-du-Rouvray près du lieu-dit des Quatre-Mares (aujourd’hui un centre de triage ferroviaire), à Oissel près du Château du Castelier et de l’église Saint-Martin, à Orival, et jusqu’à l’Oppidum gallo-romain d’Orival situé à proximité du Château Fouet (construit par Richard Cœur de Lion au XIIème siècle).

Il est accepté que les Vikings établirent un camp et un fort sur l’ile d’Oscellum (Oissel) entre 858 et 861. Il s'agissait d'une base arrière pour leurs raids vers Paris. Les écrits de Saint-Bertin (d’une période allant de 741 à 882) rapportent la présence supposée, sur cette ile, du mythique Björn Côtes-de-fer qui aurait fait construire la forteresse en 858.

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Oissel fut un lieu de justice au temps des ducs de Normandie. Trois résidences ducales, dont le Manoir d'Oissel, étaient situées sur la rive gauche autour de Rouen, et « une seule résidence ducale est attestée sur la rive droite, celle de Sainte-Vaubourg ».

Guillaume le Conquérant a rendu la justice plusieurs fois à Oissel. En 1082, il y a tenu le Concile d’Oissel en juin, et un plaid dans une prairie au mois de septembre.

Henri Ier de Beauclerc (1068-1135), duc de Normandie et roi d'Angleterre, fut présent à Oissel en décembre 1108 et en juillet 1129. En 1115, il demanda au seigneur Rolland d’Oissel de lui fournir une chambre et un logement pour son majordome (ou bouteiller). (« H.Rex Anglie […] Sciatis me reddidisse et concessisse Rollando de Oissel terram suam de Oissel »).

Il s’agit du Manoir royal d’Oissel.

Selon un acte de septembre 1150, Henri II de Plantagenet, duc de Normandie et roi d'Angleterre, accorda des privilèges et injonctions aux bourgeois de Rouen, notamment qu'ils ne pouvaient « paraitre en justice hors de Rouen, si ce n'est devant le duc de Normandie, et cela en deux endroits seulement, à Sainte-Vaubourg et à Oissel ». Tandis, que Jean Sans Terre créa un droit de banlieue autour de Rouen, s'étendant de Sainte-Vaubourg à Oissel au XIIIème siècle.

Il est compréhensibles que ces lieux de justice, hors des grandes villes, devaient se trouver proches de grandes voies de transport.

Dans la Normandie féodale, dans ses Coutumes, le respect des Forêts et des Eaux était primordial. Elles étaient au cœur des échanges entre les hommes, se faisant malheureusement par des liens d’allégeances.

Ces Coutumes permettaient de rationaliser les ressources sur des temps longs. Il existait une politique de reboisement perpétuelle, de surveillance des cours d’eau avec un contrôle drastique de la pêche. Cette approche sensible de l’environnement a perduré longtemps, bien après la fin du Moyen Age. Mais lors du dernier siècle, la logique des temps courts a pris le pas, et a sapé toute perspective. La valeur intrinsèque des choses a été remplacée par une maximisation du profit contenu en celles-ci. C’est une idéologie destructrice, dont seul l’homme a le secret.

Les terres de la Chapelle étaient au carrefour de voies d’échanges maritimes et terrestres, fréquemment empruntées pour le transport des marchandises, et pouvant être les témoins d'anciens chemins royaux ou ducaux (via regia ou cheminum domini regis).

La première voie de communication est portuaire. Le Port de l’abbaye de Saint-Ouen communiquait avec Oissel au XIème siècle ou plus tôt. Un acte de 1066, rapporte qu’Osbern d'Eschetoth (Aubert d’Ectot) « [donna] à l'abbaye de Saint-Ouen dix acres de près, un trait de pêche et les pêcheries en aval d'Oissel ». Cet acte est signé par Guillaume duc de Normandie et la comtesse Mathilde.

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La première mention du Port d’Oissel est celle d’une charte normande de 1228, la voie publique (via publica) allant du Port d’Oissel à Pont-de-l’Arche : « jurta viam publicam per quam itur de Portu de Oissel ad Pontem Arche ».

Plus tard, l’Eau du Roi, sous la juridiction de la Vicomté de l’Eau de Rouen, était bornée par le « bac de Saint-Adrien [qui] appartenait au Roi », et par la Bouille (correspondant au Bout). Tandis que le bac de Port-Saint-Ouen « dépendait du fief de l'Eau des religieux de Saint-Ouen » et allait jusqu’aux gords d’Orival.

Le passage entre Port-Saint-Ouen et Oissel était d’intérêt régional, il concernait le trafic de la rive gauche, provenant de Rouen ou d’Elbeuf vers Paris. C’est le lieu de convergence des chemins du roi de la rive gauche (Figure 3). Depuis le faubourg Saint-Sever, le trafic terrestre passait par la chaussée de Sotteville pour atteindre La Chapelle, c’est là qu'il franchit le fleuve jusqu'au Port-Saint-Ouen. A cette époque le passage rive droite était impraticable pour le transport, et était soumis aux aléas des crues de la Seine. Ce n’est qu’au XVIIème siècle qu’un service régulier de bateaux voituriers entre Rouen et Port Saint Ouen a permis d’éviter le passage par la Chapelle.

Jean Rondeaux de Setry, en 1774, décrit cette même situation, précisant qu’il s’agit de la route des Rois venant de Paris, et décrit la topographie des lieux proches de la Chapelle :

« […] l’isle de Oissel, […] il y en a une Grande très éloignée de la terre ferme vis-à-vis de l’extrémité de la paroisse vers le Port Saint Ouen qui porte depuis longtemps les noms des fermiers qui la cultivent et y habitent trouvent les fondations dans quelques édifices, un vieillard du pays qui était propriétaire d’une petite partie de cette ile m’a même affirmé souvent qu’il tenait de ses pères que c’était là la véritable ancienne Ile de Oissel mais aucuns titres … ce qu’il avançait, quoique qu’on ne remarque plus aucunes traces de bâtiments ni de fortifications. […] Le voisinage de la forêt du Rouvray qui descendait autrefois du coté de Rouen jusqu’à la prairie […]. C’était dans cette forêt voisine de leur capitale que nos Ducs se plairaient le plus souvent à chasser il y a encore vis-à-vis de Saint-Etienne une Mare nommée la Mare au Duc, qui était dit on leur rendez-vous ordinaire […]. Presque toutes les terres qui sont entre Saint Etienne et Quatremares faisaient alors partie [du] chemin de Rouen, passait même à une des extrémités. Ce chemin [de Rouen] qui dans ces temps était celui de Paris quand on prenait la route de Bas par le Pont de l’Arche et Vernon, c’était aussi celui que prenaient ordinairement nos Rois quand ils faisaient leurs entrées dans notre ville pour arriver avec plus de Majesté en passant par le Port. Le bas des cotes Saint-Adrien et Belbeuf était alors impraticable, il n’y avait de ce côté qu’un hallage difficile pour les bateaux, c’était au Port-Saint-Ouen qu’on traversait la rivière. »

Les terres de la Chapelle, à cheval entre Saint-Etienne et Oissel, formaient une grande prairie. D’ailleurs, le fief de la Chapelle a été appelé autrefois la Mare du pré ou encore la Chapelle du Pré. Cela renforce l’hypothèse de la présence de la résidence ducale de Guillaume le Conquérant dans les environs de la Chapelle, ayant tenu un plaid dans une prairie.

Dans l’ouvrage sur l’Histoire de Saint-Etienne du Rouvray, Jean Rondeaux, rapporte la mention de chemin public (ou via publica) et celle de chemin du roi passant par cette ville. Il décrit plusieurs chartes du XIIème siècle reprenant ce terme de via publica dans leurs abornements. Il rapporte un acte de 1285, qu’il aurait obtenu de « Jean, dit Bonnet » (il s’agirait de Jean Camus de Saint-Bonnet, seigneur de la Chapelle au XVIème siècle) en citant seulement les quelques mots : « " Quiminium domini regis " : le chemin du roi ».

La dénomination particulière de cheminum domini regis ou chemin du roi est apparue dans le droit anglo-normand du XIème siècle. Ces chemins correspondaient au tracé d’anciennes via publica (voie publique romaine). On pouvait y tenir la justice lors de plaids de queminage ou cheminage à l'époque ducale. Dans un acte de juin 1251, pour une vente dans la paroisse de Sotteville, de Eustache d'Orival à Nicolas de Pont de l'Arche (chanoine de Lisieux), il est question d'un chemin royal dit chemin d’Oissel allant de Pont de l’Arche, jusqu’aux terres de Johan de Houlgate (seigneur de Sotteville).

Enfin, un dernier élément finit par nous convaincre que la Chapelle est aussi l’endroit le plus probable du Manoir royal d’Oissel (Figure 3). Il s’agit de la mention de geôle ou parc du roy notre sire, qui est retrouvée sur des archives du XVème siècle. Un extrait des comptes de la Vicomté de Rouen de 1432 est rapporté ainsi :

« Domaine fieffé sergenterie de Grand-Couronne. Recette : d'une maison et manoir nommés la prison et Parc du Roi notre Sire avec les appartenances d’icelle et d’un jardin proche ledit manoir sur la paroisse d’Oissel par les hoirs de Raoul Poullain ».

Dans un autre acte de la Vicomté de Rouen, pour la Sergenterie de Couronne en 1600 :

« De la veuve et heritiers de deffunt Pierre Giel pour une place appelée la geôle au parc du roy nostre sire contenant une acre environ, assise en la paroisse d'Oissel à lui de nouveau fieffée par messeigneurs des comptes du terme de Pasques 1488 à présent le sieur Saint-Bonnet à cause de sa femme représentant les hoirs du dit deffunt Giel ».

Il s’agit là de Jean (III) Camus de Saint Bonnet (1557 – 1619), qui fut nommé Capitaine général des chasses du Baillage de Rouen, conseiller privé du roi Henri IV et intendant de ses finances, puis Trésorier Général de France et des coffres de sa majesté. Il hérita de la seigneurie de la Chapelle par sa femme, Marie de Contes dite dame de la Chapelle.

Entre le XIIIème siècle et la période de la Renaissance, c’est l’abbaye de la Sainte-Trinité de Fécamp qui fut en possession des terres de la Chapelle, nommé le Fief d’Oissel de l’abbaye de Fécamp, dépendant de la haute justice de la baronnie de Saint-Gervais-lès-Rouen.

Le fief d’Oissel avait été remis à Rolland d’Oissel au XIIème siècle. Une partie de ces terres d’Oissel et le patronage de la paroisse qu’il tenait comme un fief, ont été vendues au Chapitre de Notre-Dame de Rouen. Sa descendance hérita de ses charges, puis le seigneur Faucon par sa femme au XIIIème siècle, avec le devoir de préparer le manoir pour le roi quand il y viendrait, perdurant depuis Henri de Beauclerc ; une charge qui semble unique dans la banlieue de la rive gauche de Rouen.

Au XVIème siècle, cette terre de la Chapelle, qui ne portait pas ce nom lorsqu’elle faisait partie du fief de l’abbaye de Fécamp, fut partagée entre d’une part, Clément Gontren, seigneur du Catelier, devenant le nouveau seigneur d’Oissel, et d’autre part, Pierre de Contes, devenant le seigneur de ce nouveau fief de la Chapelle.
Pierre de Contes, le père de l’épouse de Jean (III) Camus de Saint-Bonnet, fut le premier seigneur de la Chapelle vers 1550. Il fut d’abord capitaine ordinaire des vaisseaux du roi François II, de la Marine du Ponant, puis en devient lieutenant général.

L'abbé Albert Anthiaume parle d'un « Planisphère de 1566 », comme une « magnifique carte en parchemin, non coloriée, […] conservée aux archives du Ministère des Affaires étrangères à Paris », œuvre de Guillaume le Testu, célèbre cartographe et navigateur Normand du XVIème siècle, et adressée à « Pierre de Coutes, seigneur de la Chapelle » (Figure 4).

Sur cette carte nous retrouvons le blason sculpté sur le Puits du jardin de la Chapelle, confirmant nos propos (Figure 4).

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Jean (III) Camus, de Saint-Bonnet, s'était rendu proche d'Henri IV, après avoir combattu la Ligue pendant les Guerres de Religions : « il tint le parti du roi et commanda une petite place forte de Normandie », et contribuant « pour une bonne part à ménager la défection de certains ligueurs qui livra Louviers au roi en 1591 ».

A la fin des Guerres de Religion, le principal conseiller d'Henri IV, Maximilien de Béthune, Duc de Sully, a séjourné au Manoir de la Chapelle, propriété du « Sieur de Saint-Bonnet », avant de se rendre au Fort Sainte-Catherine pour traiter des conditions de la remise de la ville de Rouen au roi Henri IV avec le ligueur André-Baptiste Brancas de Villars (en janvier 1594).

La famille Camus était très proche du pouvoir.

Un autre membre de la famille Camus, de la branche Pontcarré, Geoffroy Camus, fut nommé conseiller d'État par Catherine de Médicis (1587), puis comme Président du Parlement de Provence. Il travailla directement à la conversion d'Henri IV, et participa à la défection de la Ligue. Il fit parti de la délégation chargée de conférer au nom de ce prince avec les mandataires de Mayenne et des Etats de la Ligue. Henri IV le désigna pour faire partie du conseil de Régence. Son fils, Nicolas (I) Camus seigneur de Pontcarré, fut nommé secrétaire des commandements des filles d'Henri IV, puis sous-doyen au parlement de Paris en 1645. Une autre figure reconnue est Jean-Baptiste-Elis Camus, maire de Paris (anciennement Prévot des Marchands) de 1758 à 1754 (Figure 4). Ou encore Geoffroy Macé Camus, Premier Président du Parlement de Normandie, et il fut un membre fondateur de l'Académie des Sciences de Rouen. Lors des travaux de modifications du Palais de Justice de Rouen en 1881, une plaque commémorative de pose de la première pierre datée du 14 juillet 1739, au nom de " Messire Geoffroy Macé Camus de Pont-Carré " a été retrouvée.

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Ainsi, Jean Camus de Saint-Bonnet, aurait permis à Henri III, roi de Navarre (futur Henri IV), de défendre ses positions en Normandie.

Son fils Jean-Pierre Camus (1584-1652), est une des figures les plus illustre de cette famille. Il fut nommé évêque de Belley par Henri IV à l'âge de 24 ans et ordonné par son ami François de Sales, saint patron des journalistes et écrivains. Il a participé à la fondation d’ordres religieux, notamment avec Louise Marillac et Saint-Vincent de Paul. Il a été vicaire général de Notre-Dame de Rouen.

Il fut un écrivain reconnu et prolifique (35 romans et 265 volumes) du XVIIème siècle, écrivant d’abord des écrits philosophiques sur le thème du scepticisme, et se disait admirateur de Montaigne (La force de l'imagination de Montaigne : Camus, Malebranche, Pascal. Par Richard Scholar en 2002 / L'essay sceptique de Jean-Pierre Camus. Par André Pessel en 2008).

Dans un de ses textes, il écrit avoir passé son enfance dans un château en Normandie sur les bords de la Seine.
Il est un des principaux représentants du roman de style Baroque de la première moitié du XVIIème siècle. Il a réalisé de nombreux textes moralistes faisant l'apologie du catholicisme dans une période de Contre-Réforme. Son œuvre est très étudiée, en particulier pour ses écrits prosélytes sur " l'Humanisme Dévot ", thématique aussi défendue par François de Sales. De par ses positions, il s’était directement opposé au cardinal Richelieu, ainsi qu’à Louis XIV.

Ces connaissances sur l'histoire de cette famille Camus de Saint-Bonnet amènent à comprendre la dimension unique de ce site de la Renaissance.

Architecture 

Le manoir fut construit à la Renaissance, soit vers le XVIème siècle. Il semble que l’architecture du site sous cette forme, notamment pour l’ancien Parc serait à attribuer à Jacques Androuet du Cerceau. Le Parc a été rasé en 1987, lors de l’agrandissement de l’usine. Les bâtiments ont tous été restaurés en 1987, par un architecte du patrimoine et l’entreprise Lanfry, ils sont aujourd’hui tous fonctionnels (Voir les Photographies en annexe).

Ainsi :
il est certain que la partie la plus remarquable du site est le vestige de la Grotte Renaissance attenant au manoir, unique exemple en Normandie ;
son Portail du XVIème (un des quatre en Normandie de ce type et de cette époque) flanqué d'une tour quasiment unique pour sa "Protection de fenêtre" de type débordante ;

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Le Manoir en lui-même qui est également à dater du XVIe, ce qui nous a été confirmé par l’architecte qui a restauré le site en 1987 (cet élément reste inconnu de la DRAC qui le date du XIXe dans la base Mérimée du fait d'un parement datant de la fin du XIXe). En effet, la structure des murs à la cave semble correspondre avec un Manoir de plus petite taille. L'organisation des éléments de charpente semblent correspondre avec cette structure. Ainsi la toiture, qui était à 2 pans, aurait été modernisée au XIXe en passant à 4 pans. Sur une carte postale ancienne nous voyons aussi l'ancienne tour octogonale à la face nord du manoir, celle-ci a été détruite entre 1924 et 1932, selon les photographies aériennes.

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Nous avons constaté que le Puits est aujourd'hui, et de depuis la restauration de 1987, à son emplacement d'origine (comme décrit sur les documents de propriété du XIIème siècle), et il est de nouveau fonctionnel depuis cette date.

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Pour terminer, nous pensons qu’une expertise de qualité de la part des services décentralisés du ministère de la culture devrait être engagée, afin que l’ensemble du site soit protégé dans son intégralité. Nous craignons que sans cela, le site soit de nouveau négligé, malgré une loi censée le protéger.

Le département de la Seine-Maritime nous a répondu récemment que le projet sera mené en accord avec les préconisations de la DRAC et avançant que le tracé permet de "conserver dans son contexte [le puits] avec une partie des bâtiments". Pourtant, dans la lettre du ministère de la Culture du 11 janvier 2016, le cabinet ne s'opposait pas à l'expropriation, mais il souhaitait préserver au mieux le Puits et les abords. La portée de cet avis est de maintenir le Puits "dans son contexte". Cet avis est un point important de notre argumentaire initial, puisque l'enquête publique en a déformé son contenu, en évoquant une prétendue obligation de déplacer le Puits classé. Il en va de même pour la prétendue absence de fonctionnalité du Puits, qui en réalité, en ayant retrouvé son emplacement d'origine, est fonctionnel depuis la restauration de 1987. Toutefois, cet avis illustre aussi la méconnaissance du site par le ministère qui le décrit en ces termes : "l'édifice en pierre comportant des baies arrondies et une tour mitoyenne, seuls vestiges subsistants du manoir du XVIe siècle".


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Crédits photographiques : J. Lasnier