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Alors que la commune de Dreux bénéficie du programme « Action Cœur de Ville », la nouvelle équipe municipale en place depuis 2020 semble s'acharner sur son centre historique. En voici une illustration avec le projet d'aménagement d'une petite place officiellement destiné à « mettre en valeur l'espace public et le patrimoine » mais qui va en réalité profondément la dénaturer.



Des habitants et des riverains, très inquiets de l’avenir du vieux Dreux, ont décidé de former le collectif « Rotrou en colère ». Vous pouvez les aider en signant leur pétition s'opposant à ce projet et en vous abonnant à leur page Facebook.



La pétition est ICI.


Le collectif « Rotrou en colère » est ICI.



Il y a certaines coïncidences qui laissent pensif. On célèbre actuellement le bicentenaire du passage de Victor Hugo à Dreux et une exposition au musée d’art et d’histoire consacrée à cet épisode ne manque pas de souligner que le jeune poète fut très frappé par les monuments anciens de la ville et que cette vive impression fut peut-être décisive dans la naissance de son engagement pour le patrimoine. Pourtant, au même moment ou presque, les annonces et les projets menaçant le centre historique de la ville se multiplient. En effet, récemment évoquée dans ces colonnes, la démolition programmée de l'ancienne crèche municipale, en dépit de son intérêt historique, n’est hélas pas un fait isolé et s'inscrit, on va le voir, dans un tableau d'ensemble particulièrement inquiétant. La nouvelle municipalité de Dreux veut-elle donc la peau de son patrimoine ?



Rappelons que Dreux (30 000 habitants) fait pourtant partie des 222 communes bénéficiant du dispositif « Action Cœur de Ville ». C'est un programme national destiné à les aider à lutter contre le déclin économique de leur centre historique, perceptible notamment au travers du phénomène désormais bien connu de la « vacance commerciale ». Les motivations de ce programme nous paraissent évidemment fort louables et le fait que Dreux en bénéficie des plus logiques : le taux de vacance commerciale de son centre-ville y atteint 15% (la moyenne nationale étant de 9,5% - chiffres de 2016-2017), ce qui la place parmi les 20 communes les plus touchées de France. Il est toutefois regrettable qu'à Dreux, comme dans d'autres villes, ce plan d'aide financé par le contribuable ne soit pas assorti d'un contrôle plus rigoureux de l'Etat dans la cohérence des choix politiques locaux. En effet, on ne peut qu'être perplexe à l'examen de plusieurs autres projets qui vont mécaniquement (plusieurs études l'attestent) nuire à ce même centre-ville, comme la construction en périphérie du très coûteux centre de loisirs « Otium » ou la fermeture de l'école Saint Martin.



Mais c'est un résultat plus immédiat et plus concret de ce programme qui sera ici le cœur de notre propos. En effet, « Action Cœur de Ville » s'articule notamment autour de « la mise en valeur de l’espace public et du patrimoine », ce qui signifie en clair que ses fonds peuvent aider à financer des projets d'aménagement. C'est le cas de ceux de la place Rotrou qui devraient se dérouler dans les prochains mois (Echo Républicain du 16.09.20) et le moins que l'on puisse, c'est qu'en termes de « mise en valeur », ils sont extrêmement discutables. Il est vrai que Dreux s'était déjà illustré en la matière avec la mise en place de signalétiques peintes sur le sol particulièrement disgracieuses et qui auraient davantage leur place dans les couloirs d'un hôpital. Mais comme dirait l'autre, quand la ligne rouge (ou jaune ou verte) est franchie, il n'y a plus de limite. Incontestablement, une nouvelle étape dans l’enlaidissement du centre-ville est ici franchie.



Mais tout d'abord, et pour mieux comprendre ce qui se joue, revenons en quelques mots sur l'historique et les caractéristiques de cette place. De dimensions assez modestes, elle se situe en plein cœur du vieux Dreux, à moins de 500 mètres de ses principaux monuments (le très beau beffroi, l'église Saint Pierre et la Chapelle royale des Orléans) et à deux pas de la principale artère commerçante du centre historique, la rue Maurice Viollette. Son histoire commence avec une série de destructions qui s'étalent sur le premier tiers du XIXe siècle. En 1867 y est inaugurée une statue en bronze réalisée par Jean-Jules Allasseur (1818-1903) et représentant Jean Rotrou (1609-1650), le consacrant comme la grande figure héroïque de la ville. En effet, ce dramaturge du Grand Siècle, contemporain et proche de Corneille, était né à Dreux et en avait été aussi été le bailli, c'est-à-dire l'officier royal y exerçant les fonctions militaires, fiscales et de justice. Dreux étant frappé par une épidémie de peste en 1650, Rotrou avait tenu à rester auprès de ses administrés, y perdant finalement la vie. Quelques jours avant sa mort, il avait envoyé à son frère une lettre particulièrement poignante et reprise sur le piédestal de la statue : « Le salut de mes concitoyens m’est confié, j’en réponds à ma Patrie, je ne trahirai ni l’honneur ni ma conscience, ce n’est pas que le péril où je me trouve ne soit fort grand puisqu’au moment où je vous écris on sonne pour la vingt-deuxième personne qui est morte aujourd’hui. Ce sera pour moi quand il plaira à Dieu. » Cette inauguration est l’occasion d’une ambitieuse commémoration, avec un discours d'Alfred de Falloux, académicien, et une représentation de Venceslas, une des pièces phares de Rotrou, par la troupe de la Comédie-Française dans le théâtre de la ville qui se trouve alors... place Rotrou ! Ce théâtre a été détruit au début du XXe siècle, mais il en subsiste encore une partie de la rotonde, visible au n° 4 de la même place.



La statue est hélas fondue par l'occupant allemand en 1942, mais par la grâce d'un moulage réalisé avant la fonte, une réplique en pierre est réalisée par Robert Delandre (1879-1961) peu de temps après, redonnant à la place à peu près son aspect antérieur. Tel le Phénix, Rotrou renaît donc une nouvelle fois de ses cendres et son héroïsme semble à jamais enraciné au cœur de ce lieu. Comme l'écrit à ce propos Jean-François Marmontel en 1793, « il est beau de voir dans un poète tragique un caractère plus grand lui-même et plus intéressant que tous ceux qu’il a peints. Son grand trait de caractère, c’est le dévouement en qualité de citoyen au bien public dont il fut la victime. »




C'est donc un lieu à l'histoire riche, mouvementée, hautement symbolique et resté pratiquement inchangé depuis environ un siècle, comme en attestent les photographies anciennes. La dernière évolution majeure en est la disparition de l’ancien théâtre, encore visible sur la peinture qu’en a réalisée Edouard Michon (1848-1943) dans le réfectoire de l’école Saint Martin. N'étant pas le résultat d'un projet urbanistique d'ensemble, la place Rotrou offre un condensé saisissant du tissu de la vieille ville où tous les styles s'y sont sédimentés de manière un peu désordonnée, du Moyen-Age à la Belle Epoque. Place pittoresque certes, mais aussi place monumentale par la présence de Rotrou qui semble lui donner son équilibre et sa cohérence. C'est ce qui en fait la singularité et le charme.




C'est donc peu dire que le projet, avec ses quatre énormes pylônes faisant presque la hauteur des immeubles, va nuire à la lisibilité et à la cohérence du lieu. On soulignera au passage qu’en dépit d’une « consultation publique » (bien vite expédiée au mois d’avril dernier), très peu d’explications ont été données sur ce projet et ce, même aux riverains. Selon nos informations, il s'agirait de « tours multimédia » permettant l'accrochage d'un filet destiné à soutenir des oriflammes ou des affiches mais aussi, comme l’expression l’indique, la production d’images, de lumières et de sons. Transformer cette place en « boîte de nuit » à ciel ouvert ? On croit faire un mauvais rêve, mais c’est bien ce dont il semble ici question ! Quant à notre pauvre Rotrou qui y trônait depuis 150 ans, il est repoussé dans un angle, relégué au rang de décor accessoire, agent de circulation le jour, tenancier de discothèque la nuit... Quelle bien étrange manière de le remercier de son dévouement et de son sacrifice! Quelle bien étrange manière de « mettre en valeur » un lieu à l’histoire et à la symbolique aussi fortes !



Par ailleurs, où sont les espaces verts promis ? (Echo Républicain du 16.09.20) On est frappé par la minéralité de l'ensemble dans un centre-ville qui comporte déjà relativement peu de jardins publics. Alors que la fermeture de l'école Saint Martin est justifiée par le fait qu'elle ne serait pas « compatible avec la transition écologique » (Echo Républicain du 02.06.21), on est visiblement beaucoup moins exigeant à l'égard des réalisations contemporaines... Un comble quand on sait qu'il y a encore une douzaine d'années, la place Rotrou comportait une pelouse centrale et de grands arbres !



Certains qualifieront sans doute notre point de vue d'excessivement conservateur, mais un centre historique a une histoire qui est déjà écrite et un aménagement se doit de le mettre en valeur, avec sobriété et discrétion, sinon il cesse tout simplement d'être un aménagement. Dénoncer le déplacement non justifié d'une statue aussi emblématique de Dreux et la mise en place de quatre énormes pylônes avec un impact visuel aussi important ne relève plus du jugement subjectif. Un centre ancien n'est pas un terrain d'expérimentation, c'est bien souvent l’un des derniers liens avec notre passé que peut nous offrir une ville et ce n'est pas un hasard si nous avons fait le choix depuis environ 150 ans en France de vivre, en quelque sorte, « avec » ce passé. C'est un choix de civilisation et le remettre en cause, ce serait enterrer définitivement l'héritage des Mérimée, Hugo, Malraux et quelques autres.



Nous avons ici un exemple frappant de l'hidalgoïsation des esprits qui ne se limite plus à Paris (ou même aux grandes métropoles), mais touche aussi désormais nos villes moyennes. Par « hidalgoïsation », nous entendons l’idée qu’un aménagement ne peut désormais plus se contenter de mettre en valeur un centre historique : non, c'est bien trop banal, il faut maintenant qu'il le « réinvente », en fasse un lieu « festif » à tout prix, quitte à en sacrifier toute l’authenticité. Ce qui devrait être accessoire devient central et, inversement, ce qui devrait être central devient accessoire : triste métaphore de notre temps ! Le parallèle fera sourire, mais imagine-t-on un instant la place de la République où la statue de la République serait reléguée en marge et au rang de faire-valoir ? Imagine-t-on les places romaines sans leurs fontaines ? Car oui, la statue de Rotrou joue le même rôle à Dreux que les fontaines à Rome : elle fait partie de ces œuvres d’art, grandes ou petites, majeures ou mineures, qui ponctuent et rythment l’espace urbain, lui donne sa cohérence et sa lisibilité, chose bien comprise de toutes les civilisations depuis l’Antiquité. Et c’est bien parce que Dreux est nettement moins riche en patrimoine que Rome, qu’elle devrait particulièrement le chérir. A une époque en quête de « sens », les drouais ont besoin de la centralité de leur Rotrou, de le voir, de se rappeler en permanence qui il fut et ce qu’il fit pour eux.



Maltraiter ainsi le patrimoine et l'esthétique du vieux Dreux, c'est aussi hypothéquer l'un des quelques atouts restant à une ville particulièrement touchée par la désindustrialisation de ces trente dernières années, et il suffit d'évoquer le récent mouvement #saccageparis pour en percevoir les potentielles conséquences en termes d’image et d’attractivité. Rappelons que #saccageparis est un mouvement dénonçant l'enlaidissement général de la capitale (et pas seulement sa saleté, comme on le répète trop souvent) par la multiplication d’aménagements peu respectueux de son tissu historique et notamment un acharnement sur son mobilier de l'époque haussmannienne. En quelques semaines, l'exaspération y a fait place au ressentiment et parfois à la haine (ce qu'évidemment nous condamnons). La colère, partie des parisiens, gagne désormais un nombre croissant d'amoureux de la capitale du monde entier, y compris de ceux qui n'étaient pas a priori hostiles à Anne Hidalgo, et l'image même de celle qu'on appelait il y a encore peu la « Ville Lumière » commence à en être affectée. Veut-on voir donc fleurir des #saccagedreux ?



Pourtant il y aurait tant à faire pour donner à la vieille ville l’éclat qu’elle mérite : donner plus de place aux fleurs et aux espaces verts, mieux entretenir les aménagements existants (à ce sujet, l’état du pavement de la rue Maurice Viollette fait peine à voir) ou inciter à un embellissement général des devantures commerciales par exemple. Et puis, sur un plan plus « mémoriel », rêvons un peu... Alors que l'œuvre de Rotrou bénéficie enfin d'une édition complète et fiable (achevée en 2019 sous la direction de G. Forestier), que celle-ci est régulièrement étudiée, analysée et commentée par les spécialistes, que l’importance de Rotrou est peu à peu reconnue aux côtés des Corneille, Racine ou Molière, ses pièces restent extrêmement peu jouées. Par conséquent, pourquoi ne pas organiser un festival annuel de théâtre permettant aux jeunes et moins jeunes de se réapproprier cette gloire drouaise et de la faire connaître du grand public ? Cela donnerait également à la ville natale du dramaturge une visibilité nationale, voire internationale.



En attendant, très inquiets de l'avenir de leur centre historique, des drouais ont décidé de créer un collectif et une page Facebook, « Rotrou en colère », afin d'informer et mobiliser leurs concitoyens. Nous incitons tous nos lecteurs à les soutenir en s'y abonnant et en signant leur pétition s'opposant au projet. Rotrou le vaut bien.



Rotrou en colère



La pétition est ICI.


Le collectif « Rotrou en colère » est ICI.

Vous qui suivez les « aventures » d’Urgences Patrimoine, vous connaissez forcément Steven, notre jeune bénévole qui restaure les plaques de cochers.



Il y a près d’un an et demi, le maire de Blandy-les-Tours, charmante commune de Seine-et-Marne nous avait confié la seule et unique plaque présente, afin que Steven lui refasse une beauté. La crise sanitaire et les emplois du temps de chacun n’avaient pas permis un raccrochage rapide de ce petit témoin de l’histoire locale.



C’est désormais chose faite, et monsieur Patrice Motté, maire de Blandy, a fait les choses en grand pour accueillir la plaque et, bien entendu, son jeune restaurateur.



Il faut dire que pendant sa période de convalescence à Saint-Philibert-sur-Risle, dans le département de l’Eure, cette plaque est devenue une « star », car à chaque interview de Steven, c’est celle qui retenait le plus l’attention des journalistes. Ceux qui sont attentifs à l’actualité des plaques de cochers n’auront pas manqué son passage sur TF1 lors du journal de 13h.



Si ce reportage vous a échappé, en voici le lien ICI.



Même si le soleil s’est montré discret, le raccrochage de la plaque fut un moment fort sympathique. C’est sur un engin agricole que les valeureux volontaires sont montés pour remettre la plaque à la place qui est la sienne depuis le XIXème siècle. Cachée par un drap, c’est vers 11h que monsieur Jean-Louis Thieriot, député de la 3eme circonscription, monsieur le maire et Steven ont dévoilé la plaque restaurée.




Les discours ont eu lieu sous la pluie, mais les invités ont été attentifs aux explications de monsieur le Maire et de Steven. Désormais à Blandy-les-Tours, tout le monde sait ce qu’est une plaque de cocher et tout le monde a été sensible à l’initiative d’Urgences Patrimoine et, surtout, au travail de Steven.



Ce jeune Eurois de 21 ans qui se passionne pour le patrimoine routier aimerait que, tout au moins dans son département, les élus lui confient leurs plaques afin qu’elles retrouvent leurs couleurs.



Comme ce jeune étudiant œuvre bénévolement, nous avons fait en sorte que la peinture lui soit offerte et c’est depuis un an que l’entreprise Caparol lui permet de restaurer ces petits trésors du patrimoine routier de nos territoires.



Nous espérons qu’en Normandie, la prochaine fois que Steven proposera à une commune la restauration gracieuse de ses plaques, on lui répondra favorablement. Ce petit patrimoine est très apprécié par les habitants des communes rurales et il serait dommage de ne pas profiter de la générosité de Steven et de son savoir-faire.



En attendant, en Seine-et-Marne ils l’ont bien compris, et nous remercions toutes les personnes présentes pour leur accueil chaleureux dans ce magnifique village de Blandy-les-Tours.


Vous souhaitez faire restaurer vos plaques de cochers ?


N’hésitez pas à nous contacter par mail : urgences.patrimoine@gmail.com

Beaucoup de sénonais refusaient d'y croire et pourtant, c'est arrivé. L'Hôtel de Paris et de la Poste, édifice historique et emblématique de la ville, vient d'être détruit, avec encore une fois la bénédiction des services de la culture. Une incompréhension de plus et une nouvelle exécution patrimoniale en règle. Baptiste Gateau était sur les lieux pour La Gazette du Patrimoine.


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Baptiste GATEAU, diplômé de L’École Supérieur Arts et Design Le Havre Rouen en 2016, intègre en 2018 le Master Histoire et Valorisation du Patrimoine de l’Université de Rouen Normandie, Master qu’il obtient en 2020. Fort de la formation de guide-conférencier que propose cette formation, il intervient depuis 2019 lors des visites estivales organisées par l’Office de Tourisme de Sens.


« Et voilà, on y est, » me soufflait un riverain alors que je prenais les premières photographies de la destruction de l’Hôtel de Paris et de la Poste. Un des bâtiments emblématiques de la ville de Sens disparaît dans l’« incompréhension » et face à l’ « impuissance » des habitants, ont-ils eux-mêmes affirmé. L’occasion pour nous de revenir sur l’histoire de cet Hôtel vieux de plus de deux cents ans.




À l’origine, le bâtiment appartenait à Jean-Charles-Joseph Roullain Delaunay de Vaudricourt, chanoine de la cathédrale et personnage important de l’Église de Sens. Le quartier canonial, où est sis le bâtiment, a connu de nombreux bouleversements, notamment suite au percement de la rue Royale (actuelle rue de la République) qui amputera l’édifice de ses ailes. Devenu bien national après la Révolution, Vaudricourt rachètera son hôtel avant de le louer en 1796.



Le premier locataire, Dominique Louge, transforme le lieu en auberge qu’il nomme « À la ville de Paris. » Il achète également une maison mitoyenne et agrandit le bâtiment. Les propriétaires et aubergistes s’enchaînent ; l’hôtel sera exploité en 1812 par François-Théodore Baudoin, et ce pendant vingt-sept ans, avant d’être mis en vente en 1839. Athanase Brochot succédera à Baudoin.




C’est à cette période que l’ « Auberge de la Ville de Paris » devient l’ « Hôtel de Paris. » Suivront Messieurs Bourgeois, Bourgenot, Lemoine père et fils, qui agrandiront encore l’Hôtel en construisant sur rue Pasteur, peu avant 1900, et enfin Monsieur Roger d’Honneur. C’est sous la direction de ce dernier que l’Hôtel de Paris vit passer entre ses murs ses plus illustres visiteurs : parmi eux, la Reine d’Italie, le Sultan du Maroc, la Reine d’Espagne, le Prince de Monaco ou encore la duchesse de Chartres. Une époque qui verra de nouvelles modifications architecturales, notamment la construction d’un garage accessible par la rue Pasteur pour accueillir les premières automobiles.



Roger d’Honneur se retirera finalement en 1933 pour laisser sa place au couple Sandré qui donnera à l’établissement (n’ayons pas peur de le dire) une renommée internationale ! Précisons que c’est suite à l’installation en 1936 du bureau des PTT, qui jouxte l’Hôtel, que ce dernier pris le nom d’Hôtel de Paris et de la Poste. Parmi les spécialités de Maurice Sandré présentes au menu : l’escargot frais à la bourguignonne, le demi caneton à la vigneronne et son fameux boudin noir aux pommes dit « Boudin sénonais » ou « Champion du Monde ». Des spécialités qui ont attiré leur lot de célébrités : Charles Trenet, Jean Marais ou encore Albert Camus, qui décédera tragiquement en rentrant à Paris.



Depuis 1980, Charles Godard puis son fils Philippe, tous deux maîtres-cuisiniers, furent les derniers propriétaires de cette longue série d’aubergistes et de restaurateurs qui, depuis 1796, succédèrent à Dominique Louge. L’affaire s’achève fin 2019 après le rachat par la famille Jacot, propriétaire du groupe d’EPHAD Javonis.



Le 1er janvier 2020, l’hôtel est officiellement fermé : sa démolition, initialement prévue courant 2020, est reportée en raison de la crise sanitaire. La destruction commença le 1er avril 2021. « Nous aurions aimé croire à une farce », dirent des riverains. Il n’en fut rien. C’est le garage de la rue Pasteur qui tomba en premier. Seul un fin nuage de poussière s’échappa de la petite rue bloquée par les engins de chantier. La démolition se fit progressivement, de l’arrière du bâtiment jusqu’à la façade qui, ainsi, resta visible pendant les trois mois de chantier. Les habitants se sentirent « impuissants » devant la « lente maladie qui rongeait le bâtiment de l’intérieur ». Puis, au début du mois de juillet 2021, la façade céda finalement devant une foule de curieux, de touristes et de Sénonais attristés.



Finalement, un pan entier d’histoire de la ville de Sens disparaît (littéralement). Pourtant, les habitants étaient attachés à ce lieu. Nombreux étaient ceux à y avoir pris un repas, ne serait-ce qu’une fois. Et quand bien même, « l’Hôtel a toujours été là », assène le riverain. Dense fut la foule qui s’amassa devant les portes de l’Hôtel, en février dernier, pour faire un dernier adieu au bâtiment lors de la vente aux enchères et de la liquidation du mobilier. Parmi eux, surtout des curieux et des nostalgiques plutôt que des acheteurs potentiels. Certains partirent le regard humide et la tête basse.



On notera les efforts faits par le nouvel acquéreur afin de respecter le cahier des charges et l’implantation du bâtiment dans le quartier historique. Le nom du futur hôtel quatre étoiles, Epona, une déesse gauloise très populaire chez nos lointains ancêtres senons, n’est pas sans rappeler les place et rue Drapès, tout comme la statue de Brennus et la rue du même nom. Ces deux chefs, gaulois eux aussi, sont représentés en face de l’hôtel. Le bâtiment devra être complètement détruit pour correspondre aux « critères quatre étoiles ». Cela permettra surtout d’élever le bâtiment d’un étage et d’y installer un roof top, architecture très en vogue ces dernières années. L’aspect général de la façade sera « restitué », maigre consolation pour les amateurs de l’ancien bâtiment.



La Ville de Sens sera ainsi dotée d’un hôtel quatre étoiles, qui plus est en centre-ville ! De quoi redynamiser le centre historique de la Ville, donc ?! À moins que les centres commerciaux et les zones d’activités au nord et au sud de la Ville ne continuent de développer exclusivement leurs espaces respectifs. Les touristes qui séjourneront à l’Hôtel pourront apprécier le riche patrimoine de la Ville de Sens, ainsi que sa Grande Rue piétonne aux multiples boutiques… fermées. Peut-être à cause des grands magasins du nord et du sud. Ce schéma n’est pas propre à la cité senonaise et l’on peut l’observer dans de nombreuses villes françaises de taille moyenne. En tout cas, à Sens, pour ce bâtiment, on aurait pu espérer de la part de Ville qu’elle insiste pour une restauration, un remaniement de l’édifice plutôt que d’accepter sa démolition totale. Elle qui ces dernières années, a joliment réaménagé les quais de l’Yonne et brillamment réussi la rénovation du marché couvert datant du XIXe siècle, recevant ainsi les Rubans du Patrimoine en 2017.



La Ville de Sens va donc perdre un autre élément majeur de son patrimoine architectural et historique. Après les églises, le Palais royal, les portes et les remparts, nous, guide-conférenciers, présenterons aux visiteurs et touristes un bâtiment qui, lui aussi, n’existe plus que dans les livres et les souvenirs des Sénonais.

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