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Rien ne va plus à Louvroil dans le département du Nord où le Maire de la commune et son Conseil Municipal ont signé le permis de démolir du Château Lixon le 24 juin dernier au profit de l’enseigne Aldi, qui souhaite implanter sur le terrain attenant un nouveau magasin.



Dans une interview sur Canal FM, le Maire indique qu’il a absolument besoin de ce magasin à cet endroit. Que cette implantation est capitale pour la commune et qu’il n’a pas pu refuser cette opportunité.



Il se rend compte, néanmoins, que c’est un déchirement pour ses administrés de voir disparaître ce patrimoine emblématique, mais que le coût des travaux d’aménagement aurait été trop lourds à supporter pour la commune, d’autant qu’il n’y avait aucun projet précis en cas de rachat.



Il est vrai que le château appartenant à un propriétaire privé, ce dernier avait le droit de le vendre à qui bon lui semblait. D’ailleurs, ce n’est pas la parcelle du château en lui-même qui a dû séduire l’enseigne, mais les terrains attenants vendus avec, pour une superficie totale d’environ 5000 m2.



Alors pourquoi offrir l’édifice aux pelleteuses ? Tout simplement pour réaménager la rue et mettre un joli rond-point pour faciliter l’accessibilité au nouvel Aldi.



Nous étions habitués à voir raser gratis le patrimoine pour en faire des « zones végétalisées », des parkings ou des zones pavillonnaires, mais le coup du rond-point était encore un inédit pour nous, défenseurs des témoins de notre mémoire collective.




Ne voulant pas passer encore et toujours pour des empêcheurs de tourner en rond (point), nous comprenons tout de même la position des élus, car il n’est pas toujours facile de monter des projets de valorisation d’un édifice qui risquerait de déséquilibrer les finances de la commune.



Cependant, avec un minimum de volonté et en concertation avec la population, il ne fait nul doute que le château aurait pu trouver sa place dans un beau et grand projet municipal, d’autant plus que, lors de la courte période pendant laquelle l’édifice était propriété de la commune, des travaux avaient été effectués. En autorisant la démolition, cela revient un peu à réduit en poussière des milliers d’euros d’argent public.




Maintenant, soyons pragmatiques et analysons froidement la situation, car nous partons du principe qu’à chaque problème il y a une solution.



En fait, dans ce cas précis, nous en voyons plutôt deux, dont une qui mettrait en valeur Aldi et en ferait un pionnier en la matière :



Puisque la parcelle sur laquelle se trouve le château n’est pas celle sur laquelle va être construit le magasin, pourquoi l’enseigne s’obstine à vouloir démolir ? Pour rendre l’accès plus simple vers le parking ? Nous sommes certains qu’avec un peu d’imagination, on peut trouver un autre accès sans détruire plus de 100 ans d’histoire locale. Si le problème de l’accessibilité était résolu, alors Aldi pourrait très bien réhabiliter l’édifice et en faire ses bureaux au premier étage et pourquoi pas laisser accessible au public le bas en y faisant par exemple un lieu d’accueil pour les enfants du personnel et pourquoi pas des clients, notamment le mercredi, ou en mettre une partie à la disposition de la collectivité qui pourrait y organiser certaines manifestations culturelles.



En parlant de culture justement, même si l’enseigne ne dispose pas jusqu’alors d’espaces de ventes dédiées à la culture, pourquoi ne pas faire un « pilote » avec ce château ?



Pourquoi ne pas s’afficher clairement comme un nouvel acteur du patrimoine des territoires, en réhabilitant un édifice lors de chaque construction d’un nouveau magasin ?



Lidl est bien partenaire du Ministère de la Culture pour les Journées Européennes du Patrimoine, alors pourquoi Aldi ne testerait pas un nouveau concept qui ferait de l’enseigne une enseigne « patrimo-responsable » ? C’est moins tendance qu’Éco-responsable, mais agir pour la sauvegarde du patrimoine des territoires, c’est agir aussi pour le bien commun. En parlant d’écologie, nous rappelons que les chantiers de démolition sont une catastrophe écologique à eux seuls.



Pourtant, Aldi se félicite d’avoir des valeurs. Voilà ce que l’on peut lire sur leur site :



«  NOS VALEURS : ALDI tout simplement. C'est notre modèle d'entreprise qui nous distingue et qui guide nos décisions. Trois valeurs clés le définissent : « simplicité, responsabilité et fiabilité ». Notre politique de responsabilité sociétale est à la base de notre gestion d'entreprise. »



« Simplicité, responsabilité, fiabilité » ? Nous trouvons sincèrement que ces valeurs ne correspondent pas au projet de Louvroil, car détruire ce patrimoine nous semble totalement irresponsable. En revanche, la simplicité est au rendez-vous, puisqu’il est bien plus simple de détruire que de réfléchir à une solution alternative qui satisferait tout le monde. Quant à la fiabilité, elle est quand même fortement entachée par ce projet.



La seconde option qui permettrait de conserver l’édifice, serait tout simplement de construire dans une autre zone. Deux sont déjà identifiées dans des zones très passantes. Monsieur le Maire aurait donc son Aldi et le château ne serait pas détruit.



Sauf que pour cette seconde option, il faudrait que le propriétaire actuel trouve un nouvel acquéreur.



La solution idéale serait donc que la commune rachète la parcelle sur laquelle se trouve le château et qu’ensuite elle lance un appel à projet. Cette affaire aura mis Louvroil au cœur de toutes les discussions, il ne fait nul doute que des solutions apparaîtrons si cette option de rachat est retenue.



Bien évidemment, Urgences Patrimoine a répondu présente aux dizaines d’alertes reçues ces derniers jours et nous allons tout mettre en œuvre pour que le Château Lixon reste debout, à commencer par un recours gracieux, car pour une fois, l’alerte a été donnée suffisamment tôt et nous avons jusqu’au 24 août pour effectuer cette démarche, ce qui, hélas, n’était pas le cas lors de notre combat contre la démolition de la chapelle Saint-Joseph à Lille, où les délais de recours étaient dépassés depuis plus d’un an.



Cela dit, si après le recours gracieux, nous étions obligés de déposer un recours contentieux, nous le ferons sans hésiter.



Comme nous préférons toujours l’optimisme au défaitisme, nous pensons sincèrement qu’Aldi aura l’intelligence de renoncer à cette démolition, tout comme l’a fait Lidl il y a trois mois en renonçant au projet de construction d’un nouveau magasin, qui devait sacrifier de nombreux arbres, le seul moulin de la commune et une maison de maître.



Le slogan : « Le bon sens près de chez vous » est déjà pris, mais nous espérons qu’il inspirera Aldi !



En tout cas, nous remercions très sincèrement Romain Vitrand, qui a eu la bonne idée de lancer une pétition et qui ne ménage pas ses efforts pour empêcher cette démolition. Pétition que nous vous invitons à signer ICI si ce n’est pas déjà fait.



Bien évidemment, nous vous tiendrons informés de la suite des événements. En attendant, si vous souhaitez apporter vos témoignages, vos souvenirs, vos photos et nous dire pourquoi vous êtes attachés à cet édifice, n’hésitez pas à nous envoyer un mail à : urgences.patrimoine@gmail.com



Tout ce qui pourra nous être utile pour le recours sera le bienvenu.



  • Photo du rédacteur: Alexandra Sobczak
    Alexandra Sobczak
  • 12 juin 2022

Il n’y a hélas pas qu’en France que le patrimoine est en proie à la « démolitionnite aigüe ». Voici encore un bel exemple de ce qui ne devrait pas être fait, mais que l’on fait quand même au nom de la sacro-Sainte promotion immobilière. Karin Waringo, membre d’un collectif de sauvegarde nous a adressé ce constat édifiant.



Karin Waringo milite au sein du collectif Luxembourg under destruction, groupe Facebook créé fin 2019 (par un expatrié néérlandais) et qui compte aujourd'hui près de 3000 membres. Avec d'autres membres de ce groupe, elle a initié une pétition réclamant une meilleure protection du patrimoine architectural au Luxembourg et qui a dépassé le seuil de signatures nécessaires pour obtenir un débat à la Chambre des députés (parlement luxembourgeois) en 2020.



Luxembourg : quand la protection du patrimoine architectural se heurte à la croissance



Il y a trois mois, le Luxembourg s’est doté d’une nouvelle loi de protection du patrimoine. En matière de patrimoine architectural, celle-ci devait, notamment, mettre fin à une politique dite de sapeurs-pompiers : des procédures de classement entamées dans l’urgence afin de sauver un immeuble de sa démolition imminente.



A peine un mois plus tard, les pelleteuses se sont attaquées à la Gare d’Ettelbruck. Imposante bâtisse dont la construction remontait à l’année 1862, lorsque la ligne du Nord fut développée, elle prit sa forme définitive au cours de la première guerre mondiale quand le réseau luxembourgeois était exploitée par la Kaiserliche Generaldirektion der Eisenbahnen Elsass-Lothingen. De ce fait, elle se caractérisait par une architecture typique telle que l’on la retrouve également dans la région Nord-Est de la France.



Le maître d’ouvrage et celui qui ordonna cette démolition, n’était autre que l’Administration des Ponts et chaussées et donc l’Etat luxembourgeois.



Aujourd’hui un autre immeuble remarquable est menacé de démolition : le « château d’Eisenborn », situé à une dizaine de kilomètres au nord-est de Luxembourg-Ville. Tout aussi imposant de par sa taille et de ses dimensions que la Gare d’Ettelbruck, il s’agit d’une ancienne ferme, transformée, au cours du temps, en ferme-château..



En 1992, le Château qui avait servi dernièrement de lieu de villégiature aux religieuses de la Congrégation Notre-Dame, fut racheté par le Fonds du Logement. Organisme d’Etat, mais autonome, celui-ci a pour mission la création de logements abordables. Dans un premier temps, le Château servait à abriter des réfugiés venus d’Ex-Yougoslavie ; à leur départ, les baies ont été murées et le Château resta vide.




Quelques années plus tard, des habitants du village semblent s’être émus devant l’état de délabrement du Château : Ils adressèrent une pétition à la Ministre de la Culture demandant la protection de l’immeuble, mais il fallait attendre jusqu’en 2005 pour que celui-ci soit finalement inscrit à l’inventaire supplémentaire. Quatre années plus tard, la secrétaire d’Etat à la Culture prit l’initiative de le faire classer à titre de monument national.



En 2012, le Fonds du Logement entreprit de transformer une partie du Château, la maison de maître, en appartements. Cependant, et en raison d’une apparente non-conformité du projet avec le plan d’aménagement de la commune, le projet fut avorté. Dans les rapports Fonds du logement, les indications se succèdent : 2009, « transformation de l’ancien couvent en immeuble résidentiel dont les logements seront réservés à la location. En 2010, on précise le nombre de 30 logements. Deux ans plus tard, le rapport évoque l’état d’abandon de l’immeuble et la création de sept appartements dans ce que le Fonds qualifie «d’ancien couvent ». Puis, Eisenborn disparaît des rapports du Fonds jusqu’en 2019, année où le Fonds présente, sur la chaîne de télévision nationale, son projet de réaffectation du château d’Eisenborn. Sur le site de la chaîne on peut lire qu’après une décennie d’abandon, le Fonds va finalement relancer son projet et construire 14 habitations.



En mars dernier, un habitant de la commune qui venait de faire son tour habituel avec son chien le long du château d’Eisenborn fut surpris d’y découvrir un avis public invitant la population à se prononcer sur un projet de démolition de la grange de l’ancien couvent de Eisenborn. Intrigué il posta l’annonce sur les réseaux sociaux, suscitant la curiosité de quelques militants engagés dont l’autrice de ces lignes. En effet, de grange à strictement parler, il n’y en a pas à Eisenborn. Le Château consiste en deux bâtiments distincts, dont l’un, la maison de maître, le domine par sa taille et ses proportions, et un autre, beaucoup plus modeste, qui abritait les étables, mais, comme l’indiquent les fenêtres du premier étage, également des logements.



Des actes notariés du milieu du dix-neuvième siècle évoquent une maison de maître et une maison de ferme. La comparaison des deux bâtiments dans leur environnement, - à l’arrière se trouve un grand parc aménagé en jardin anglais - , permet de penser que le riche fermier qui occupait jadis ces terres, décida un jour de changer sa simple bâtisse pour une autre plus imposante et plus en phase avec son statut social. Dans cette perspective, l’aile gauche du château et de facture plus modeste serait en réalité sa partie la plus ancienne et le noyau. Vérification faite auprès de la mairie, c’est cette partie-là qu’on entend démolir !



La suite de l’histoire est aussi triste que lamentable : En effet, il s’avéra bientôt qu’en vue de sa demande de démolition le Fonds du Logement avait déjà sollicité et obtenu un accord de principe de la Ministre de la Culture. Il s’avéra aussi que le plan d’aménagement général de la commune qui avait jadis fait obstacle à la réalisation du projet avait été modifié, de sorte que désormais l’ensemble de l’immeuble n’est plus que protégé de par son gabarit, conception typiquement locale de protection du patrimoine, qui permet de substituer un bâtiment ancien par une nouvelle construction dans les mêmes formes.




Par conséquent, les objections formulées à l’encontre du projet de démolition et évoquant la valeur historique et architecturale de l’immeuble furent balayées d’un revers de main, le maire déclarant ne pas pouvoir rejeter un projet tant qu’il respecte les règles urbanistiques. La ministre de la culture défendit le projet d’une « revitalisation » du site par un nouveau projet de logement et justifia la démolition de l’ancienne maison-ferme par sa moindre valeur architecturale.



Cerise sur le gâteau, le Ministre du Logement affirma que le remplacement des anciennes dépendances et leur remplacement par une construction permettait d’améliorer la performance énergétique de l’ensemble : « J’apprécie votre engagement pour le patrimoine, » affirma-t-il dans un courrier adressée à l’autrice de ces lignes, tout en ajoutant que le Fonds du Logement maintiendrait son projet et demanderait bientôt un permis de construire. Quant aux arbres du parc qui avaient été abattus alors que le parc fait partie de l’ensemble protégé à titre de monument national et se situe en outre dans une zone verte, on affirma qu’ils étaient soit trop vieux et malades ou ne correspondaient pas aux espèces locales.



Intervenant dans des endroits et des contextes totalement différents, la démolition de la Gare d’Ettelbruck et la démolition partielle du Château d’Eisenborn font néanmoins ressortir quelques similitudes intéressantes : Dans le premier cas, l’immeuble n’était pas classé, des ministres successifs ignorants l’avis favorable et unanime de la commission compétente. Dans le deuxième cas, une démolition partielle est accordée en dépit d’une protection existante. Le jeu des acteurs : Les ministres impliqués dans la mise en œuvre des projets qui font fi de la valeur patrimoniale des immeubles démolis. Une ministre de la Culture qui déclare forfait fasse à des impératifs majeurs. Les maires qui jouent le rôle de figurants. Pourtant et à chaque fois, il s’agit de projets qui ont été préparés de longue haleine et à l’insu de la population. Une fois les projets ficelés toute discussion était vaine.



La protection du patrimoine est une intervention de l’Etat, parfois au détriment des propriétaires d’un bien, visant à protéger ce qui est considéré comme un héritage commun. Il est cependant intéressant de noter que l’Etat est beaucoup moins regardant et plus souple quand c’est lui qui envisage la suppression d’immeubles ou de parties d’immeubles protégés. Causez toujours, continuez à mobiliser les médias ! Nous ne lâcherons rien !, tel est le message aux militants.



Le signal qui ressort de ces actions est absolument néfaste : s’engager pour le patrimoine ne mène à rien, ou pire, à des ennuis avec l’Etat et son administration. D’un autre côté, l’Etat affaiblit lui-même sa position face à des propriétaires et promoteurs trop gourmands qui n’auront plus qu’à lui tendre le miroir.



Evoqué en termes de changement de paradigme ou d’approche, le seul véritable changement survenu semble être celui, de la part du Gouvernement, de considérer que la protection du patrimoine n’est pas un enjeu exclusif, ni même prioritaire, et que, dans un pays à forte croissance, à la fois économique et démographique, il doit être contrebalancé par d’autres priorités telles que le développement des infrastructures et la création de nouveaux logements.



Ce changement est bien antérieur à la nouvelle loi : Ainsi, comme le justifia l’actuelle ministre de la Culture, Sam Tanson, dans sa réponse à une demande de classement de la Gare d’Ettelbruck : « vu l’importance l’intérêt public majeur du projet [de création d’un « pôle multi-modal », K.W.] pour toute la région du Nord, il fut décidé jadis de ne pas conserver la Gare d’Ettelbruck et de ne pas la protéger. »



Karin Waringo

Nous ne le répèterons jamais assez, les jeunes d’aujourd’hui sont les gardiens du patrimoine de demain, et certains commencent plus tôt de d’autres à veiller sur l’avenir du patrimoine. C’est le cas de Geoffrey Brun qui a fait de la sauvegarde de cette ancienne léproserie son combat de tous les instants. Urgences Patrimoine mettra tout en œuvre pour l’accompagner dans ses démarches afin de sauver cet édifice du XIIe siècle.



Geoffrey Brun est né le 26 juillet 1997 à Clermont-Ferrand en Auvergne. Passionné depuis l’enfance par l’Histoire, le patrimoine et l’architecture. Après un baccalauréat littéraire passé en 2016, il entre en licence d’Histoire à l’Université Clermont Auvergne, dans sa ville natale, où il suit également des cours d’Histoire de l’Art en option. À partir de 2019, il entame un master de recherche en Histoire de l’Art toujours dans la même université. Son travail de master a porté sur l’architecture du château d’Esplantas en Haute-Loire, depuis la construction de la forteresse du XIII e siècle jusqu’à ses remaniements de l’époque moderne. Il s’est également intéressé aux décors intérieurs de ce château au cœur du Gévaudan, petite patrie de ses aïeux, à laquelle il est fort attachée, ainsi qu’à son mobilier du XVIIIe siècle, aujourd’hui disparu mais connu grâce aux archives. Il apprend en octobre 2021, l’existence d’une ancienne léproserie située dans sa ville natale, dans un quartier qu’il ne fréquentait guère, lors d’une conférence donnée par Johan Picot, historien médiéviste de souche bourbonnaise, qui fut son professeur à l’université, spécialiste du phénomène de la lèpre et du tribunal de « la purge » dans l’Auvergne médiévale. Ce dernier affirme avoir remuer Ciel et Terre pour sauver ce patrimoine unique en danger de destruction. Il décide alors de s’engager en lançant une pétition sur internet qu’il diffuse dans son entourage et auprès de son université, cette initiative bien accueillie n’est cependant pas suffisante. Il eut l’idée de faire paraître cet article dans La Gazette du Patrimoine afin de sensibiliser un public plus large.



La léproserie d’Herbet aujourd’hui en danger de destruction



Cette léproserie par son importance et sa position stratégique était un marqueur d’identité sociale et territoriale. D’autres léproseries en Auvergne comme celle de Brioude (Haute-Loire) furent restaurées et classées au titre des Monuments Historiques. Ce n’est absolument pas le cas de celle d’Herbet qui fut pourtant la plus importante d’Auvergne, en tant que siège du tribunal de « la purge » et sa position stratégique à proximité des grandes voies de circulations et des deux grandes villes principales d’Auvergne. Malgré son originalité architecturale identifiable par l’emploie précoce de la pierre de Volvic dans un édifice religieux datant de la fin période romane, l’édifice demeure méconnu voire méprisé. La léproserie de Montferrand fut vendue en 2005 par le président de la Société française d’Histoire des Hôpitaux à la société de baillage sociale Logidôme, dans le projet de démolir ce patrimoine pour y bâtir des logements sociaux à la place. Un article du quotidien clermontois La Montagne paru la même année, s’est employé à investiguer sur cette léproserie et sa vente à une société de logements sociaux, qui il faut le rappeler à était faite par le président de la Société française d’Histoire des Hôpitaux en personne ! La locataire de cette ancienne léproserie devenue une ferme, qui est une dame âgée actuellement en EPHAD, a d’ailleurs failli être expulsée de sa maison ! L’article de La Montagne a d’ailleurs réussi à échapper à l’autocensure du journal. Plusieurs articles et conférences ont été réalisées par l’historien médiéviste clermontois Johan Picot, spécialiste du phénomène de la lèpre et du tribunal de « la purge » dans l’Auvergne médiévale, qui n’ont jamais abouti à quoi que ce soit, malgré son acharnement. La ville de Clermont-Ferrand qui souhaite d’ailleurs devenir Capitale Européenne de la Culture en 2028, ne mérite même pas de candidater à ce titre et encore moins de le remporter, si elle maltraite, détruit, ignore, oubli, méprise et démoli son propre patrimoine ! Il est donc nécessaire et urgent d’agir maintenant avant qu’il ne soit trop tard. Il s’agit de l’unique survivant du passé sanitaire médiéval de l’agglomération clermontoise.



Vous pouvez apporter votre soutien, pour commencer, en signant la pétition ICI.



Historique



À partir du XIe siècle une maladie appelée la lèpre fait son retour après plusieurs siècles d’absence, l’Auvergne tout comme le reste de l’Occident n’échappe pas à ce fléau. Les autorités seigneuriales, religieuses ou municipales commencent à s’inquiéter du problème et particulièrement de la propagation de la maladie dans la société. Des léproseries se construisent afin d’isoler les lépreux (appelés « ladres ») du reste de la population, ces établissements sont bâtis extra-muros afin d’éloigner les malades de la cité et de la société « saine ».



Aux alentours des années 1195-1199 est fondée une léproserie à Herbet au sud de la cité comtale de Montferrand, par la comtesse G, épouse du comte Dauphin d’Auvergne, décédée en 1199. Cette léproserie dépendait de la municipalité de Montferrand, créée en 1190 par la charte de franchise accordant des privilèges aux habitants de la cité, également par la comtesse G. Cet établissement relèvera donc de l’autorité consulaire jusqu’à sa fermeture au XVIIe siècle. Ce lieu en plus d’être un hôpital sera également le siège du tribunal de « la purge », qui s’emploiera à traquer les personnes suspectées de maladie et les mettre à l’écart de la population « saine ». Cette institution juridico-médical était présidée par les consuls montferrandais, elle était composée à la fois d’hommes de lois (juges, avocats, greffiers, procureurs, etc) ainsi que de médecins et chirurgiens-barbiers. C’était sur le lieu d’Herbet que les suspects étaient convoqués, examinés et jugés. Ce tribunal avait la charge des lépreux et de tout un réseau hospitalier s’étendant sur l’Auvergne ainsi que les contrées voisines tel que le Bourbonnais, le Velay, le Gévaudan, le Berry, le Nivernais, allant jusqu’au Lyonnais.



Le 25 juillet 1295, Louis de Beaujeu, seigneur de Montferrand, criblé de dettes, vend la seigneurie composée de la ville, de son château et des campagnes environnantes, au roi de France Philippe le Bel. La cité passe ainsi directement sous l’autorité royale, le tribunal de « la purge » devient alors un tribunal royal, la justice est donc rendue au nom du roi de France qui reconnaît les privilèges de la cité de Montferrand.



Un « auditoire de la purge » est bâti au cœur de la cité de Montferrand en 1497, près de la maison du Saint-Esprit, faisant office de tribunal et de salle d’examen, mais la léproserie d’Herbet demeure toujours la léproserie communale.



La léproserie d’Herbet se situait sur un carrefour entre le « chemin français » reliant Paris au Languedoc, qui passait par Montferrand, et la route entre la cité épiscopale de Clermont et Pont-du-Château. Elle est également située près de la Tiretaine pour l’approvisionnement en eau de ses résidents. La plupart des léproseries en Auvergne servent de « bornes » pour délimiter des paroisses, la léproserie d’Herbet est visible sur la Carte de la Limagne d’Auvergne, réalisée en 1560 par Gabriel Simeoni.



Ceci confirme son importance dans le paysage local et son emplacement privilégié, car près des grandes routes et des deux principales villes d’Auvergne que sont Clermont et Montferrand. Ces deux cités fusionneront en 1630 suite à l’Édit de Troyes signée par Louis XIII, qui sera confirmée 1731 par l’intendant d’Auvergne, Daniel-Charles Trudaine ; les deux villes formeront alors l’actuelle Clermont-Ferrand.



La disparition progressive et continu de la maladie pose la question du devenir du patrimoine des léproseries. En 1611, le roi Louis XIII décide de réunir les léproseries aux structures charitables les plus proches, Herbet rejoint ainsi l’Hôtel-Dieu de Montferrand. Un état des lieux est donc dressé à cette période à la demande des consuls, en 1617, Jacques Le Noir, maître maçon et deux charpentiers affirment avoir trouvé le site en bon état mais énoncent les travaux à prévoir : une cloche est fendue, il faut faire une gouttière et changer les vitraux. Cette attention portée à la chapelle dédiée à saint Lazare, patron des lépreux, n’est cependant que de courte duré. En 1643 les consuls affirment la gestion de la léproserie « aporte plustot perte que proffit au bien dudit hostel-Dieu » et décident « de désunir lesdites charges ». Les biens d’Herbet dont la chapelle romane retrouve ainsi une certaine autonomie.



Plus tard le Roi-Soleil décide de trouver une utilisation rationnelle aux anciennes maladreries. En 1672, le marquis de Louvois décide que les biens et revenus des léproseries soient attribués à l’ordre de Notre-Dame du Mont Carmel et de Saint-Lazare de Jérusalem. Cette solution ne fait pas l’unanimité car rares sont les réunions qui ne suscitent pas de contestations et de procès devant la Chambre Royale. La léproserie d’Herbet fait l’objet d’un procès en 1674-1676. L’édit de 1672 est révoqué en 1691 suite au décès de Louvois, à cause de nombreux différents, les léproseries sont alors désunies des ordres et sont rattachées aux hôpitaux les plus proches à partir de 1693. Les consuls de Montferrand, administrateurs de la léproserie locale, s’opposent en vain à cette décision. Le 4 mai 1696, un arrêt royal réunit les bâtiments d’Herbet à l’Hôtel-Dieu de Clermont, probablement en raison du déclin de Montferrand au profit de sa rivale Clermont, suite à la fusion des deux cités. Cette institution de santé publique demeure d’ailleurs propriétaire de l’ancienne maladrerie jusqu’en 2005, date à laquelle le site fut vendu à Logidôme (bailleur social qui projette de construire un parc locatif à l’emplacement de la léproserie).



Les bâtiments qui étaient en mauvais état sont restaurés en 1695, la chapelle qui avait été désacralisée à la fermeture de la léproserie est placée sous le vocable de saint Fiacre et devient une annexe de la paroisse de Montferrand. En 1718, une veuve lui lègue 20 000 livres pour une fondation de messe à perpétuité. Le reste du domaine d’Herbet est quant à lui mis en fermage.



Le lieu connait ensuite une phase d’abandon. Un document de 1844 indique la léproserie n’est plus qu’un souvenir, la chapelle n’est plus en service et est laissée à son sort. Le témoin la décrit comme « une petite église romane » et ajoute qu’au sud de ladite église se trouvait « un assez grand enclos qui servait autrefois de cimetière ». Une partie de l’oratoire est détruite dans la seconde moitié du XIXe siècle, car le 8 mars 1883 des travaux sont projetés pour l’aménagement du site : « enlèvement de la couverture en tuiles creuses et de la terre au-dessus de la voûte, démolition de la voûte, démolition du mur de façade et de 2 contreforts, enlèvement des marches et du plancher ». Le 19 juin 1883, le préfet du département du Puy-de-Dôme, donne son autorisation au projet et valide la démolition du mur gouttereau sud de l’édifice. La chapelle défigurée devient alors une grange dans l’année, comme le prouve la date gravée sur la clef de voûte du linteau de la porte d’entrée.



Description architecturale



La façade occidentale que l’on peut apercevoir depuis la rue Claude Guichard, comporte des éléments médiévaux intéressants, il est possible d’apercevoir une baie géminée en arkose jaune, provenant probablement des carrières de Montpeyroux au sud de Clermont-Ferrand.



Cette baie était composée de trois colonnes, dont une a disparu, surmontées de chapiteaux dont l’un est décoré d’une figure anthropomorphe. Il s’agit d’une tête de lépreux indiquant la fonction du lieu. En dessous de cette baie sont visibles deux corbeaux en pierre de Volvic, il s’agit d’une trachyandésite provenant des coulées de lave du Puy de la Nugère, de couleur allant du gris clair à des teintes noires. Cette roche volcanique fut très utilisée dans la région clermontoise à partir du XIIIe siècle, l’arkose jaune était plus en usage à la période romane. Sur l’un des corbeaux est sculptée une croix sur l’autre une sorte de pichet. Le long de la route deux croix romanes en pierre de Volvic délimitent l’enclos de l’ancienne léproserie.



Dans l’impasse du monastère du côté Est de la léproserie est visible la baie de l’ancien dortoir, il s’agit d’une petite fenêtre en arkose jaune surmonté d’un arc en plein cintre. Deux corbeaux en pierre noire sont visibles à gauche de la baie romane.




Il n’est cependant guère aisé au premier coup d’œil de repérer la chapelle Saint-Lazare d’Herbet car elle est intégrée à la grange bâtie en 1883, mais le mur gouttereau nord est toujours visible au fond de l’impasse du monastère, encerclé de bâtiments résidentiels des XIXe-XXe siècles.




Cet édifice religieux est construit en pierre de Volvic, le mur gouttereau nord est encadré de contreforts épais et percé d’une petite baie surmontée d’un arc en plein cintre surmonté de modillons à copeaux trapus, souvent « prolongés » ou « allongés », qui soutiennent une corniche.



Le chevet est plat et percé d’une petite baie étroite et haute. Le reste de la chapelle est à chercher dans les greniers et les sous-sols des maisons accolées à l’édifice, il est d’ailleurs possible de retrouver sous la toiture d’un des édifices accolés à la chapelle, l’intégralité du mur gouttereau nord : corniche, modillons et accès latéral à la nef se dévoilent à qui veut bien prospecter le bâti environnent.



Le style de ces éléments architecturaux permet de supposer que l’édifice fut bâti entre 1175 et 1220. Le portail de la chapelle qui se trouve à l’ouest est visible dans une autre maison, il est doté d’un double ressaut gravé d’une croix de consécration.




Ces éléments permettent la datation à l’extrême fin du XIIe siècle ou début du XIIIe siècle, ce qui recoupe avec la documentation manuscrite qui indique la fondation dans les années 1195-1199.



Le choix du matériau employé pour la construction de cette chapelle romane, souligne son originalité car l’édifice apparait totalement noir ce qui est exceptionnel dans la région pour la période romane ou l’on utilise l’arkose jaune, claire et sédimentaire, comme dans la plupart des églises romanes de Limagne comme Notre-Dame du Port à Clermont, Saint-Austremoine à Issoire, etc. Ceci fait ainsi de l’église Saint-Lazare d’Herbet une exception en Basse-Auvergne. Le reste de la léproserie à l’exception des croix sont quant à eux construits en arkose jaune ou grès.



L’oratoire parait simple et de petites dimensions. Dans sa configuration d’origine, l’édifice est composé d’un vaisseau de deux travées, un chœur d’une travée, d’un chevet plat pour un espace intérieur de 98 mètres carrés (14 mètres de long pour 7 mètres de large). La voûte de la chapelle a disparu, il s’agissait probablement d’une voûte en berceau comme le laisse supposer les stigmates apparents sur la partie supérieure de la partie occidentale du chevet. L’entrée de la chapelle était précédée d’un porche, lui aussi de nos jours, disparu. Une partie du mur sud du porche est conservée et présente une porte avec des moulures toriques, ce qui est propre aux baies percées entre la fin du XIIe siècle et le premier quart du XIIIe siècle.




Le texte de 1844 indique l’emplacement du porche : « l’extrémité́ méridionale de la léproserie touche un porche d’une petite église romane qui ayant sa longueur de l’ouest à l’est, forme un angle droit avec la léproserie ». Le dessin réalisé par Gabriel Simeoni en 1560, plus idéaliste que réel, dote le petit oratoire d’un clocher, ce qui permet de supposer que le porche abritait également des cloches.



Il est question du clocher de la chapelle dans les sources du XVe siècle, car nous savons que le clocher fut réparé entre 1478 et 1481, par le maçon Jehan Fohet et le serrurier Guillaume Mercier. Ces travaux furent vraisemblablement réalisés suite au séisme de 1477, qui toucha la région clermontoise et endommagea plusieurs édifices importants à Clermont et à Montferrand, tel qu’une partie des remparts, le clocher de Notre-Dame du Port, etc. Ce malheureux épisode permet toutefois de révéler l’existence d’un clocher à Saint-Lazare d’Herbet et confirme l’hypothèse en faveur d’une tour-porche devant la chapelle. Les lépreux qui n’avaient pas le droit de fréquenter les églises paroissiales, pouvaient ainsi compter sur cette chapelle pour leur secours spirituel nécessaire.



Le maître-autel en arkose de cette chapelle, qui se trouvait à l’origine dans le chœur, est aujourd’hui visible dans le jardin de la léproserie, où il sert actuellement de banc.



Cette pierre bénie est attribuable aux XIIe-XIIIe siècles, semble plutôt contemporaine à la construction de la chapelle. Un second autel aujourd’hui disparu, fut aménagé en 1478 dans le porche précédant l’entrée de l’oratoire. Ceci coïncide probablement avec le tremblement de terre de 1477, ce qui supposerait un autel à visée « prophylactique », car l’homme médiéval se souci avant tout de se préserver des dangers et des maladies. Les catastrophes naturelles influent également les moyens de la protection privée ou publique mis en œuvre par la population et peuvent expliquer les raisons de l’aménagement d’un second hôtel à Saint-Lazare d’Herbet à cette période-là.



La dévotion des malades repose bien évidemment sur les offices mais également par le statuaire et les reliques. Pour cette raison la chapelle possédait des ornements tel qu’une pietà en pierre de Volvic du XVe siècle (Fig. 14), actuellement conservée au Musée d’Art Roger Quillot à Montferrand. Cette chapelle renfermait bien sûr des objets liturgiques (vases sacrés, tissus et vêtement liturgiques), auxquels s’ajoutait les livres indispensables pour le culte. En 1372, afin de compléter l’équipement de la chapelle, les consuls de Montferrand confient des reliques au vicaire : « un chapse de corne en laquelle avoit certaine quantité́ de ousses de sant Lazer [et] unes autres reliquiez de la Marie Magdalene ». Au même moment il est aussi « baillé a Coulas le doureur VI ou VII onces d’argent pour fere un calice a ob de la iglize d’Erbers ». Les objets de culte et de dévotion offerts aux ladres ne sont pas négligeables et confèrent sans doute à la chapelle une importance particulière. Peu de léproseries en Auvergne peuvent se vanter de détenir pareils « trésors ». Des messes votives et des processions avaient lieu fréquemment à la chapelle d’Herbet jusqu’au XVIIe siècle, ce qui témoigne de son importance au sein du diocèse de Clermont.



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