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Voici une autre forme du patrimoine en péril. C’est lors du Salon International du Patrimoine que nous avons rencontré Eric Detoisien, le Président de l’Association Sièges Français, et c’est tout naturellement que nous lui avons proposé de publier un article dans notre Gazette du Patrimoine. Car bien évidemment, la sauvegarde du patrimoine ne se limite pas au patrimoine bâti. Bravo pour cette initiative et longue vie à l’Association Sièges Français.


 


C’est une urgence patrimoniale forte qui a inspiré, il y a deux ans, la création de l’association Sièges Français. Cette association s’est donnée pour mission de sensibiliser à la préservation du mobilier du XVIIIe siècle.



Rien ne traduira mieux l’état d’esprit de notre association qu’une réaction de Walker Hancock, responsable en 1943 du « Programme de sauvegarde de l’art et des monuments », nommé par Eisenhower pour protéger le patrimoine au cours de la retraite allemande en 1943.



Hancock avait constaté que la Wehrmacht, occupant les châteaux, avait un peu partout utilisé le mobilier comme bois de chauffage. Il avait décrit ces procédés comme des signes désolants de la « barbarie ». Il est vrai que, dans la défense du patrimoine, le patrimoine monumental – et en général le patrimoine bâti – tend à monopoliser l’attention. Mais si protéger les monuments est évidemment légitime, il faudrait se garder d’en faire une exclusivité. De même, si le sauvetage d’une sculpture de Houdon ou d’un tableau de Rembrandt peuvent constituer une priorité, il est temps d’abandonner l’idée qu’il existerait une hiérarchie dans les arts qui se répartiraient en majeurs et mineurs.


Les arts décoratifs, dont l’appellation est insatisfaisante à plus d’un titre, ne doivent pas être jugés en fonction d’une différence de degré, mais de nature. Il est entendu que les beaux-arts produisent des chefs-œuvres qui peuvent – et même doivent – être considérés isolément, comme intemporels, et pour leur valeur d’échange. Les arts décoratifs, au contraire, n’existent qu’en interaction, pour leur valeur d’usage – meubler, décorer, agencer –, et comme expression caractéristique de l’état de la société à une époque donnée. Mais c’est justement ce qui fait d’eux un témoignage irremplaçable. Enfin, peut-on l’ignorer depuis Le Brun? - les arts décoratifs ne sont pas dissociables des beaux-arts. Derrière le Régence, il y a Watteau.



Le beau mobilier du siècle des Lumières a atteint un raffinement tel, qu’on ne peut lui refuser le nom d’art. Mais il est excessivement remarquable surtout en ceci, qu’il donne une idée de cette qualité que, dans le monde, on s’accorde à déférer aux Français : le goût. Ce goût traduit l’interaction de l’élite et du peuple concourant en même temps à obtenir une harmonie intime qui coïncide, avec une intuition toute personnelle, idiosyncrasique, du beau. L’architecture intérieure, les arts décoratifs donnent en quelque sorte un sens à l’espace vécu, en lui restituant sa dimension humaine, d’usage, qui augmente l’intérêt esthétique par l’émotion. Quand on meuble la maison de Corneille à Rouen ou le pavillon de Balzac à Passy, le mobilier, tout modeste qu’il soit, suscite chez les visiteurs une nostalgie, le sentiment intense d’une « présence du lointain » qu’ils n’éprouvent pas facilement face à des ruines, seraient-elles celles du Parthénon, ou des murs dénudés. La raison est simple : les arts décoratifs recentrent l’art, l’architecture, l’histoire, par définition centrifuges, sur l’homme. Et ce goût, dont nous avons parlé, est précisément l’articulation du corps vivant, dans sa singularité, avec toutes les structures symboliques, mais aussi sociales et historiques du patrimoine.



Or le mobilier du XVIIIe siècle est aujourd’hui en péril. D’abord en péril d’oubli, ce qui est la condition d’un péril plus grand : la destruction, pure et simple. Ainsi, il y a en proportion, très peu de recherches effectuées sur les arts et techniques mobiliers du XVIIIe siècle. Peu d’études aussi sur les échanges artisanaux à l’échelle du continent.



Pourtant, la France fut le creuset fantastique où se fondirent après Colbert, les talents des verriers vénitiens, des ciseleurs florentins et des ébénistes allemands, pour porter à son plus haut degré le goût français à travers les arts décoratifs. L’étude du mobilier des Lumières souffre aussi d’une indifférence plus générale, et qui ne touche pas qu’elle. Cette indifférence est celle d’une époque, qu’il faut espérer passagère, et que Jean Dutourd qualifiait de « siècle des Lumières éteintes ». Selon Dutourd, « l’humanité infantile du IIIe millénaire », entièrement préoccupée de technologie pour la technologie, de jouets absurdes et de satisfaction sans limite de ses besoins immédiats, « montrerait toutes les insuffisances et les vices des enfants » et se désintéresserait complètement de l’héritage du passé, quand elle ne s’arme pas de prétextes fallacieux pour carrément le détruire. Peut-être ce jugement était-il exagéré. Il n’en comporte pas moins une part de vérité. Et le patrimoine s’en trouve d’autant plus menacé qu’il est institutionnellement peu protégé, et matériellement délicat et fragile comme le mobilier.



Si vous souhaitez contribuer par vos connaissances, vos collections ou votre passion retrouvez-nous sur le site Sièges Français, suivez-nous sur LinkedIn et n’hésitez pas à partager nos publications sur Instagram.


Association Sièges Français


Encore un petit retour sur l’affaire du cimetière des Indigents de Navarre, car si nous avons eu la joie de vous annoncer la reconnaissance en tant que Mort pour la France du soldat Séraphin Barillon inhumé dans ce cimetière, il n’a pas été le seul défunt à être identifié. Anaïs Poitou vous fait découvrir dans cet article, l’histoire de Fanny Melich dont la famille a été heureuse de retrouver la trace.



Anaïs Poitou travaille dans le domaine de la médiation culturelle. À la suite de sa Licence d’Histoire et de son Master Valorisation du Patrimoine, elle a choisi de s’engager dans la protection et dans la valorisation du patrimoine funéraire pour lequel elle porte un grand intérêt. Déléguée départementale de l’Association Urgences Patrimoine France et membre de la Commission Nationale de Sauvegarde du Patrimoine Funéraire, elle s’implique dans la défense de cette cause qui lui tient à cœur.


Depuis notre indexation du cimetière des indigents au mois de juillet 2021, quelques familles se sont tournées vers l’association dans le but de retrouver leurs aïeux, dont ils avaient perdu la trace. Il y a peu, j’ai fait la rencontre de Marc Betton, professeur d’histoire-géographie, qui est lui-même en contact avec une famille, la famille MELICH, qui avait perdu la trace de son aïeule, Fanny MELICH-DAVIDSÖHN, dont le nom a pu être retrouvé dans notre registre d’indexation.


Pour rappel, plusieurs articles traitent de ce sujet dans La Gazette du Patrimoine. Voici le lien de l’article reprenant l’historique du site  et celui reprenant le récit de notre indexation.


 


La famille MELICH a subi une histoire mouvementée du fait de la Seconde Guerre Mondiale. Fanny est née à Bucarest le 10 mars 1862. Ses parents se nommaient Isaac et Hassa MELICH. Elle a eu une fille du nom de Caroline DAVIDSÖHN, née le 15 juin 1902 à Routschouk en Bulgarie, mariée avec Didier MELICH, né le 27 mai 1897 à Budapest, qui était commerçant ambulant sur les marchés. Deux fils sont nés de cette union :  Clément en 1926 à la maternité Rothschild de Paris, et Lucien, né le 2 octobre 1929 à Sevran. La famille MELICH s’installe à Evreux le 3 juillet 1939, au 2 sente de Bordeaux — ancien chemin de Bordeaux.



Ils ont dû quitter Evreux au début de l’année 1942 afin de se rendre chez le frère de Didier MELICH, Salomon, qui était forestier à Aubusson dans la Creuse, en zone « dite » libre. Mais lors de la grande rafle des Juifs à Aubusson le 4 novembre 1943, Caroline MELICH, 41 ans, et son fils Lucien, 13 ans, sont arrêtés à leur domicile, route de Chambon à Aubusson, et déportés sans retour le 7 décembre 1943 par le convoi n°64 au départ de Drancy vers le camp d’Auschwitz, en Pologne. Quelques mois plus tard, le 2 mars 1944, les Allemands font irruption à Aubusson, dans l'appartement où Didier MELICH s'était réfugié avec son fils aîné, Clément, 17 ans. Didier, 47 ans, est arrêté et sera déporté sans retour par le convoi n°73 au départ de Drancy, le 15 mai 1944 vers le camp de Kaunas, en Lituanie. De toute la famille MELICH, Clément est resté le seul survivant. Il est parti en Israël à Bethsabée. Sa grand-mère maternelle est, quant à elle, restée seule à Évreux et est décédée à 96 ans.


Lors de leur départ pour Aubusson, la famille MELICH avait placé Fanny, la mère de Caroline, chez les Petites Sœurs des Pauvres : elle a en effet été reconnue comme « Indigente » par la préfecture vichyste du Préfet LE GOUIC à la demande du membre de la Gestapo SAVATSKY. Née en mars 1862, à Budapest, et dite « Indigente », de famille Israélite, Fanny résidait donc 13 Côte de la Madeleine entre 1942 et 1943.



C’est Caroline et Sophie MELICH, arrière-petites-filles de Fanny MELICH, qui furent à l’initiative de cette recherche. Sophie aurait pu s’appeler Fanny, d’après une discussion qu’elle a eue avec son père, et c’est à partir d’une réflexion autour de cette discussion que les recherches ont débuté. Quelle raison aurait-il pu y avoir pour porter ce prénom si ce n’est une ancêtre portant elle-même ce prénom ? En effet, tous les autres enfants de la fratrie portent un prénom lié à la famille MELICH, disparue entre 1943 et 1944. Caroline porte le prénom de sa grand-mère, Didier celui de son grand-père et Lucien celui de son jeune oncle.


 À la suite d’un travail d’enquête ayant pour but de retrouver la sépulture de leur arrière-grand-mère, la tombe a pu être située à Evreux, et plus précisément dans le quartier de Navarre. L’acte de décès de Fanny est daté du 10 février 1958, à 01h45 du matin, au 62 route de Conches. Après avoir résidé Chez les petites Sœurs des Pauvres de Saint-Pern, elle a donc été placée dans l’Hôpital Psychiatrique de Navarre, dont l’adresse est celle de son acte de décès, et elle a été inhumée dans le cimetière de l’hôpital où sa sépulture est toujours présente aujourd’hui.



En compagnie de Marc Betton, je suis retournée au cimetière cet été afin de pouvoir situer la sépulture de Fanny MELICH. En effet, elle est bien présente dans le registre de notre indexation, mais sous le nom de MELICK. Grâce à ce même registre, nous avons donc pu retrouver l’emplacement de la sépulture, ainsi que sa plaque d’identification, ce qui fut un moment très émouvant pour nous. D’après une coutume juive, il faut déposer des pierres sur les tombes pour signifier notre passage auprès du défunt, c’est donc ce que nous avons fait à l’emplacement de la sépulture de Fanny MELICH.



Nous avons récemment appris, suite à la conférence de presse donnée par la préfecture, que les défunts du cimetière allaient être exhumés pour être déplacés dans le cimetière de Navarre, à proximité de l’hôpital, où ils reposeront définitivement en paix. C’est une réelle joie d’avoir appris cette nouvelle. Je tiens à remercier tous les chercheurs et historiens qui ont participé, de près ou de loin, au travail en commun que nous avons mené auprès des institutions, et qui a porté ses fruits. Je remercie également les familles qui ont toujours gardé confiance en moi, ainsi que L’ONACVG et la DRAC, Monsieur le Préfet Simon BABRE et Madame la Sous-Préfète Isabelle DORLIAT-POUZET, sans qui cette décision n’aurait pas pu être rendu.




  • Photo du rédacteur: Alexandra Sobczak-Romanski
    Alexandra Sobczak-Romanski
  • 11 sept. 2023

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Cela devient presque une histoire banale, tant les exemples sont nombreux. Mais il est capital de relayer les appels à mobilisation que nous recevons quasi quotidiennement.


Toujours le même scénario : prenez une maison à l’architecture très particulière et typique d’une époque. Vendez-là à un promoteur, car c’est bien plus lucratif que de la vendre en tant que maison d’habitation, et sous vos yeux émerveillés Mesdames et Messieurs, vous verrez apparaître un bel immeuble de 16 appartements.


Cette « vieille Dame » de 90 ans, au physique si particulier, était un marqueur fort du quartier. Mais de nos jours, il semblerait que le physique ne compte plus. Seuls les intérêts financiers sont importants.




Cette architecture, on l’aime ou on ne l’aime pas, mais il faut reconnaître que sa singularité devrait être un atout pour une mise en valeur. D’ailleurs, on labellise à tout va le patrimoine du XXe siècle, mais pas à Thonon-les-Bains visiblement.


Le collectif local opposé à cette démolition a tout d’abord déposé une demande de recours gracieux, qui a été rejeté, et attend maintenant le verdict du recours devant le Tribunal Administratif — hélas sans grand espoir.


Afin d’étayer leur argumentaire, comme nous savons que de nombreux Architectes, Architectes du Patrimoine et même Architectes de Bâtiments de France nous lisent, si parmi vous, quelques bonnes âmes acceptaient de rédiger une petite note es qualité, afin de démontrer que cette maison a un réel intérêt, cela nous rendrait bien service. Notre mail : urgences.patrimoine@gmail.com


En attendant, voici les quelques lignes que Monsieur Marius Guillemot, membre du collectif Patrimoine du Léman, nous a adressés, afin de plaider la cause de La Frégate.


Merci de bien vouloir signer la pétition en fin d’article.




Appel à la mobilisation pour sauver LA FRÉGATE

Située au n°72 de l’avenue du Général de Gaulle à Thonon-les-Bains, la villa FREGATE est facilement repérable dès l’arrivée dans la seconde ville de Haute-Savoie. Localisée sur l’axe historique, autre fois connu sous le nom de route de Genève, cet édifice est associé au lotissement Michaud, conçu au début des années 1930 par un découpage parcellaire pour générer des terrains d’environ 500 m2, suffisants pour permettre la construction de maisons individuelles.


L’autorisation de construire fut déposée le 16 novembre 1932 pour être accordée le 30 novembre par la mairie de Thonon-les-Bains. Sur les plans et élévations du permis, le projet est nommé La Clarté. Tout comme l’immeuble construit par LE CORBUSIER (1887-1965) dans le quartier de la Terrassière à Genève en 1932.


L’architecture moderne de la villa que l’on peut rattacher au style dit « paquebot » représente une véritable évolution dans l’architecture locale. En plus de posséder un toit-terrasse, elle présente une courbe qui confère à son volume une dynamique très contemporaine, contrairement à la forme classique à deux pans des maisons. Répartis sur quatre niveaux dont l’un est en sous-sol, elle bénéficie de larges ouvertures en bandeaux marquant l’horizontalité.


La courbe correspond à l’escalier permettant de relier chaque niveau, créant ainsi une tourelle de circulation. Le dernier étage, conçu initialement comme un studio selon les plans du permis, évoque une vigie d’où l’on pouvait observer les navires voguer sur le lac Léman à l'époque de sa construction. De multiples détails rappellent l’architecture navale comme un œil-de-boeuf disposé au-dessus de l’entrée qui peut être comparé à un hublot, ou ces garde-corps tubulaires typiques des paquebots transatlantiques.


L’architecte et maître d’ouvrage, Félix ROY (1901-1963) ne semble pas avoir suivi de formation dans une école d'architecture, mais plutôt au sein d'un atelier d'architectes. Prolifique dans sa production, on peut supposer qu’il avait une parfaite connaissance de la construction. Ses réalisations sont variées et possèdent toujours une expression particulière avec des toitures non-symétriques, des façades courbées, des angles arrondis, des bow-windows, des soubassements en pierres, des colombages en ciment, des ouvertures en arc.


Dans le langage maritime militaire, le rôle d'une frégate est de protéger les bâtiments précieux tels que les porte-avions, bâtiments ravitailleurs et sous-marins. Aujourd’hui, il est essentiel de préserver cette figure de l'architecture moderne et de la défendre contre toute démolition.


Marius Guillemot



Un rassemblement devant la maison est prévu le dimanche 17 septembre à 10h30 à l’occasion des Journées du Patrimoine.

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